(Sad) Boys in Hawaii

J’ai du mal à m’empêcher de parler de musique, et une fois que je suis parti, à m’arrêter. Oh, je n’ai pas les compétences pour faire des chroniques dans les règles de l’art (« Le bassiste est bon mais la grosse caisse est un peu surproduite », genre), mais ça me démange trop quand j’aime un groupe talentueux et inspiré que personne ou presque ne connaît. Dont acte, cette section me permettra de parler de certains disques (de rock ou de folk au sens large, des trucs avec souvent un minimum de guitare quoi) sur lesquels il serait dommage de ne jamais avoir jeté une oreille, de manière totalement subjective, dans le désordre, et sans aucune volonté d’exhaustivité.

Lundi 18 novembre au soir, un grand nombre de parisiens mélomanes avaient décidé de somnoler au Zénith, baignés par la pop élégante mais un peu mollassonne de THE NATIONAL, un choix pour le moins étrange puisqu’à 100 mètres de là à peine ils auraient pu venir au Trabendo dodeliner de la tête au son des décibels crachés par les quatre joyeux quarantenaires de CHOKEBORE. J’en vois certains qui lisent décibels et qui s’angoissent, pas d’inquiétude, ça reste tout à fait audible. En fait, rares sont les groupes à avoir si bien su rester sur la brèche entre mélodie et dissonance. Ces garçons n’en sont pas à un paradoxe près, originaires d’Hawaï, ils pratiquent pourtant une musique aux antipodes des préjugés accompagnant l’île dans l’imaginaire collectif : abrasive, urgente et mélancolique. On leur collera à tort les étiquettes de grunge, de sadcore, de hardcore, sans qu’aucune n’arrive à rendre totalement justice à la richesse de leur son.

Le groupe se forme à la fin des années 1980 autour du chanteur Troy Von Balthazar à la voix reconnaissable entre toutes, initialement sous le pseudonyme DANA LYNN (du nom de scène d’une actrice porno). Rapidement à l’étroit au sein de la scène rock d’Honolulu (si tant est qu’elle ait jamais existé), ils déménagent en Californie dans l’espoir de jouer devant des audiences de plus des 10 personnes (c’est bien plus fac’hawaïle), se renomment CHOKEBORE et finissent par se fixer à Los Angeles. Une démo plus tard, les voilà signés par le label Amphetamine Reptile (AmRep pour les intimes), fleuron de la noise music qui a également compté dans son catalogue du beau monde tels UNSANEHELMETTODAY IS THE DAY, MELVINS, et d’autres invités de marque sur les compilations « Dope, guns ‘n fucking in the streets » (ceux qui avaient grimacé tout à l’heure peuvent s’abstenir de cliquer sur les liens précédents).
Les tournées en première partie de groupes en vue se succèdent (notamment les dernières dates américaines de NIRVANA), et leur popularité va croissante, bien aidée par un Kurt Cobain qui un peu avant de se suicider clame à qui veut l’entendre que CHOKEBORE est son groupe préféré (enfin, ça dépend un peu des jours, parfois c’est aussi KYUSS, ce qui prouve quoi qu’il en soit que le bougre avait un goût sûr). Les deux premiers albums rencontrent un succès critique et public tout à fait honorables, c’est d’ailleurs leur réédition récente en format vinyls remasterisés machin bidule qui motive la tournée actuelle. Mais c’est surtout avec « A taste for bitters » et « Black black », enregistrés en France, que le groupe atteindra son apogée artistique.

Le début du nouveau millénaire sera marqué par un cinquième album en demi-teinte et un hiatus de plusieurs années, permettant à Troy Von Balthazar de se consacrer à trois albums solo un peu plus apaisés. Alors que ce dernier continue à tourner régulièrement, livrant des concerts toujours irréprochables, le groupe se reforme opportunément fin 2009.
J’ai déjà assisté à plusieurs grosses arnaques rock ‘n roll, notamment les deux concerts français de RAGE AGAINST THE MACHINE en 2008 ou les récentes tournées alimentaires des PIXIES : le minimum syndical joué en mode autopilote, sans réelle alchimie entre les musiciens, sans communication avec le public (certes ça n’enlève rien au fait qu’ils ont écrit certains des plus grands hymnes de l’histoire du rock, ni qu’ils n’ont jamais vraiment été réputés pour leur jeu de scène, mais je vous laisse comparer les intensités respectives de leurs performances à la Brixton Academy en 1991 et à l’Olympia cette année). Bon, j’étais tout de même consentant et content de financer la piscine de Frank Black, ou le pavement de la terrasse de Tom Morello, par fidélité.
Pas de ça chez CHOKEBORE, ces dernières années comme à leurs débuts, ils sont restés accessibles et visiblement heureux de défendre leurs titres devant un parterre de trentenaires nostalgiques. Assez pour poursuivre les tournées dans des petites salles, dans une bonne humeur contagieuse contrastant avec la pourtant faible teneur en sérotonine de leurs paroles. Assez aussi pour accoucher en 2011 d’un EP cinq titres qui ne dénote pas dans leur discographie (ce dont ne peuvent pas se vanter les susnommés PIXIES dont le récent méfait « EP1 » peut dès la première écoute faire fondre les tympans et pleurer des larmes de sang). CHOKEBORE n’a commis que très peu de fautes de goût en presque 25 ans d’existence (musicalement s’entend, car les pochettes des premiers disques et leurs clips étaient souvent assez dégueulasses). Le concert de lundi dernier n’a pas fait exception à la règle. THE NATIONAL, non mais franchement…

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Discographie studio :
Motionless (1993)
Anything near water (1995)
A taste for bitters (1996)
Black black (1998)
– It’s a miracle (2002)
Falls best EP (2011)

Troy Von Balthazar en solo :
– Troy Von Balthazar (2005)
How to live on nothing (2010)
… is with the demon (2012)

A écouter en priorité :
Albums : A taste for bitters, Black black
Chansons : Coat, Lemonade, Narrow, It could ruin your day, Speed of sound, You’re the sunshine of my life, Ciao L.A., Ultra-lite, Lawsuit

Site :
www.chokebore.net

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