Culture et déconfiture

2ème semestre d’internat. Ce soir-là, je suis de garde aux urgences avec Chef Bizarre.
Chef Bizarre, je ne l’aime pas trop.
Déjà, il est bizarre (je ne parle pas seulement de son look… euh… atypique).
Et puis il parle tout le temps, mais tout le temps ! Il peut parler de n’importe quel sujet, de préférence le plus hermétique possible, ce qui fait qu’au final, il parle tout seul.

Il aime travailler de nuit (ou alors il a besoin d’argent), il est très souvent de garde.
Tel le Basilic de la Chambre des Secrets, il hante les murs de Poudlard l’hôpital depuis Dieu seul sait quand, avec une démarche à la fois chaloupée et dynamique, et ce quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Il peut se mettre en « on/off » à la demande, c’est ce genre de personne capable de démarrer une phrase, s’endormir au beau milieu, et la finir un quart d’heure après quand il se réveille en sursaut.

En revanche, ses prises en charge sont parfois hasardeuses. Enfin, il est bon dans ce qu’il sait faire, mais quand il ne connaît pas trop, il « laisse les internes apprendre sur le terrain ». Oh, parfois il fait bien semblant de nous apprendre deux-trois trucs, mais dans le fond je pense qu’il s’en fout de nous. En six mois, il n’a jamais réussi à retenir mon prénom (s’il a jamais essayé). Ses deux obsessions : que les choses avancent et -surtout- étaler devant nous sa culture générale.

Paradoxalement, son allure improbable et son bagou font que les patients lui font entièrement confiance. « Ne t’inquiète pas, elle est entre de bonnes mains ! » ai-je entendu une fois de la bouche du copain d’une patiente au téléphone. Whatever you say, bro.

Bref, ce soir-là, on est de garde tous les deux. Il est 4 heures et demi du matin, l’externe est partie se coucher, et, fait exceptionnel, il n’y a plus AUCUN patient dans les box. Le paradis. Je m’apprête à aller imiter l’externe (mais pas dans la même chambre, hein). Quant à Chef Bizarre, pas de ça chez lui : il se dirige vers l’entrée pour discuter avec l’Infirmière d’Accueil et d’Orientation, et je le sens chaud pour déblatérer sur l’histoire de la construction du pont du Gard et/ou la reproduction des chenilles processionnaires.

Elle est sauvée par un patient qui se présente spontanément à nous. Une silhouette massive zigzaguant entre les portes, perdue en entrant dans ce grand hall vide au milieu duquel nous l’accueillons. Quel âge peut-il avoir ? 60, 70 ans ? 50 + les années ajoutées par une consommation excessive de tabac et d’alcool ? Manifestement, il dort dans la rue depuis plusieurs jours si j’en crois l’état de ses vêtements, sa barbe hasardeuse, les plis noirs de son cou et sa peau brûlée. Chef Bizarre, accoudé à l’accueil, se tourne vers lui :
« Oui ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?
– J’ai besoin de voir un médecin.
– Ça tombe bien, qu’est-ce qui vous arrive ?
– Ça. »
Il retrousse son pantalon et nous montre une énorme plaie de la jambe datant de plusieurs jours, recouverte de sang séché.
« Allez OK, venez, on va s’occuper de vous, lui dit Chef Bizarre, tout content d’avoir quelque chose à faire.
– Ah mais, c’est vous le médecin ? »

Le patient est installé dans le box, sur le brancard, constantes prises, examiné. Son haleine œnolique mélangée aux produits de nettoyage et de désinfection me lestent les narines.
Chef Bizarre commence à s’occuper de sa plaie en discutant. Enfin, en monologuant.
« Ouais, alors, comme je disais, je ne sais pas si tu sais, mais… »
Il est 5 heures du mat, j’ai des frissons et les paupières lourdes comme des bouteilles de butane, mon esprit est déjà ailleurs, vagabondant entre les souvenirs des dizaines de patients vus depuis le matin, l’odeur de sang frais de ceux recousus dans la soirée, l’écho des alarmes des scopes, l’image fugace du décolleté de l’externe apparaissant parfois dans ce brouillard.
« Blablabla… la physique théorique de demain… blablabla… et tu verras bientôt on découvrira le boson de Higgs… blablabla… Prix Nobel… blablabla… Au fait t’es déjà allé en Suisse ? C’est superbe… blablabla… et oui c’est comme cette histoire avec les neutrinos, qui sont des bosons, mais enfin tout le monde sait ça… blablabla… »

« Arrêtez. »
La voix rauque et pâteuse du patient me sort de ma torpeur.
« Qu’y a-t-il ? Je vous fais mal ?
– Non, ça va.
– Pourquoi vous me dites d’arrêter, alors ?
– Je vous dis d’arrêter de dire n’importe quoi.
– Quoi ?
– Depuis tout à l’heure, je vous écoute parler et je ne peux pas continuer à vous laisser dire tout ça. Déjà les neutrinos, ce sont des fermions.
– Ah oui ?
– Oui, et puis Enrico Fermi, c’est en 38 qu’il a eu le Nobel, pas en 28.
– Ah mais je… »

S’ensuivit une petite leçon sur le modèle standard, de la part de l’homme qui s’avéra avoir été professeur de physique, avant d’être progressivement marginalisé jusqu’à se retrouver à la rue et obligé de dormir dans sa voiture.

Depuis, ma seconde question quand j’accueille un patient inconnu est toujours de lui demander son métier. Ça m’évite des surprises.

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4 réflexions sur “Culture et déconfiture

  1. Pingback: Culture et déconfiture | Jeunes M&eacute...

  2. Le dernier médecin a avoir demandé ma profession, c’est le pédiatre à la naissance de ma plus jeune fille et quatrième enfant. S’en est suivi une dissertation-monologue sur le cours du pétrole. Et un conseil: pensez à acheter une télévision, madame (arrêtez de procréer, ndt). Aucune mention du bébé dans mes bras. Depuis, j’ai juré de ne plus JAMAIS répondre précisément à cette question sur aucun formulaire scolaire ou médical.

    (mais pan dans ta face, hé hé, Chef Bizarre)

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