Vol au-dessus d’un nid de foufous : J1

« Bonjour, je cherche l’UMD.
– Ah oui, alors prenez à droite, vous allez longer un grand bâtiment en tôle, c’est la laverie, et après c’est tout de suite à gauche. »

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 Je viens de finir ma 2ème année de médecine et j’ai décidé de travailler pendant la moitié de mes trois mois de vacances. Je ne sais pas encore à quel point on peut regretter a posteriori cette époque bénie. Je ne sais pas encore qu’une fois devenu externe on est presque toujours aussi fauché mais on cesse définitivement d’être un enfant profitant d’un été sans fin. Mon statut d’étudiant en médecine m’octroyant une équivalence, j’ai comme plusieurs de mes camarades postulé pour un remplacement d’aide-soignant. Les hôpitaux cherchent toujours des intérimaires en été pour suppléer les vacances du personnel titulaire.

On m’a promis un poste en cardiologie dans un hôpital régional, mais un coup de téléphone, interrompant une partie de football au soleil, va finalement bouleverser ces prévisions. On me propose d’aller plutôt travailler à l’UMD.
« L’UMD ?
– Oui, l’Unité pour Malades Difficiles, c’est une structure dépendant du Centre Hospitalier Spécialisé (CHS, = hôpital psychiatrique) au sein de notre groupe. Si vous préférez, c’est ce qu’on appelait avant le Quartier de Haute Sécurité Psychiatrique.
– Ah ?
– Oui, nous avons généralement un peu de mal à recruter des remplaçants en été. Bien sûr il s’agit de patients avec des pathologies psychiatriques souvent lourdes, mais vous auriez une prime de risque. »
Mes yeux tournent dans les orbites de ma boîte crânienne subitement transformée en machine à sous, puis finissent par s’arrêter : $ $. Vendu, j’irai donc travailler à l’UMD !

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Me voilà donc dans l’immense parc boisé du CHS, un cadre de travail qui me change agréablement de ma faculté de banlieue parisienne. Je laisse derrière moi le bâtiment des femmes, le bâtiment des adolescents, et je longe la laverie. Je tourne au coin et j’aperçois un immense mur d’enceinte surplombé de fils électrifiés. Visiblement, je suis sur la bonne voie.
L’entrée est unique, pour les piétons comme pour les véhicules, elle se fait par un sas qui est en fait une immense cage. On m’indique le bâtiment auquel je suis affecté. Je suis présenté au cadre infirmier, qui me remet mon trousseau.

« Le trousseau est composé de 3 choses. Premièrement cette clef. Elle ouvre toutes les portes du bâtiment, à l’exception de la porte d’entrée dont la clef est dans le poste de soin. Votre clef vous permettra donc d’entrer dans les chambres des patients, dans les douches, dans le poste de soin, dans la cuisine, dans la salle commune… Un point très important : sur les portes des chambres, il n’y a de serrure que du côté extérieur. Si vous ouvrez la porte d’une chambre, ayez toujours le réflexe de donner un tour en sens inverse, car sinon, si vous rentrez et que la porte claque, ou que le patient la referme volontairement, vous vous retrouverez coincé avec lui dans sa chambre. C’est déconseillé parce que, si ça n’est pas volontaire, ça peut générer un stress important chez certains.

Ensuite vous avez cette fiche jack. Si vous êtes témoin d’une agression, ou victime d’une agression, cela vous permet de demander de l’aide. Vous voyez à mi-hauteur il y a un peu partout sur les murs des prises correspondantes, si vous y insérez la fiche jack ça fait sonner l’alarme dans tous les bâtiments, le lieu d’origine apparaît sur le tableau électronique du poste de soin et du personnel arrive en renfort dans les secondes qui suivent. D’une manière générale, n’essayez pas d’intervenir seul.

Enfin, un sifflet. Si vous vous retrouvez plaqué au sol, dans l’impossibilité d’atteindre une prise, vous devez siffler. C’est en général assez sonore pour prévenir un de vos collègues, il pourra alors actionner l’alarme et vous venir en aide. Vous avez des questions ? »

S’ensuit la visite des locaux.
« Les patients entrants passent forcément quelques jours en isolement, en observation dans cette chambre individuelle de 6 m2 comportant uniquement un lit et un lavabo. On peut faire repasser par l’isolement ceux qui posent des problèmes de comportement aigus. Le reste du temps nos pensionnaires sont dans la mesure du possible placés dans des chambres communes à 2, 3 ou 4, selon leurs affinités. L’idée est de travailler à leur réinsertion, ça passe par la cohabitation avec les autres. Le mobilier y est un peu plus fourni, mais tout est arrimé au sol pour éviter les projections.
Bien sûr nous confisquons les lacets, les ceintures, tout ce qu’ils pourraient utiliser pour se pendre, ou étrangler un autre patient ou un membre du personnel.
Comme vous le voyez les conditions de séjour sont assez strictes, d’ailleurs ceux qui ont connu la prison préfèreraient y retourner. Du coup on a beaucoup de symptômes anxieux et dépressifs à gérer.
Venez, je vais vous présenter à l’équipe soignante. Comme nous accueillons beaucoup de délinquants sexuels, ce sont essentiellement des hommes. Cela dit nous avons deux employées qui sont des femmes au troisième étage du bâtiment d’en face. »

J’ai 19 ans, c’est mon premier jour à l’UMD, je suis encore un peu perdu.

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Suivants :
2. Un jour sans fin
3. Pipou
4. Emmanuel (à venir)
5. Djoni (à venir)
6. Jean-Claude (à venir)
7. Jackson (à venir)

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14 réflexions sur “Vol au-dessus d’un nid de foufous : J1

  1. Pingback: Vol au-dessus d’un nid de foufous (2) : Un jour sans fin | 2 Garçons, 1 Fille : 3 Sensibilités

  2. Tiens, ça me rappelle quand un patient de chez nous avait essayé d’étrangler une infirmière avec le tuyau de son drain thoracique. Les psys attendaient qu’il soit « désomatisé » pour pouvoir le prendre…

    • Il serait peu confraternel d’imaginer que c’est uniquement pour cette sorte de raison qu’un obstétricien aurait demandé la permission au juge pour faire naître un bébé par césarienne sous anesthésie générale réalisée contre sa volonté chez une femme enceinte hospitalisée depuis 5 semaines en psychiatrie contre sa volonté aussi.

      Edit par Totomathon (03.12.2013 15h06) : la suite du message a été déplacée pour cause de doublon, voir plus bas.

      • Et ça n’a donc juste rien à voir puisque la femme enceinte était déjà hospitalisée en psychiatrie.
        Qu’on parle ici d’UMD, qu’on parle même d’hospitalisation sous contrainte, de responsabilités pénale des individus déclarés irresponsables, très bien ; toutefois je ne pense pas que ce fil de commentaires ait pour vocation de prolonger un échange Twitter sur un sujet sans vrai rapport. Merci.

        • Mon commentaire était en rapport direct avec celui que j’ai commenté.

          C’est juste le hasard qui m’a fait reconnaître une auteure de blog et twits très lus avec justice qui se scandalisait -avec vous-même peut-être- du fait imaginaire selon lequel obstétriciens , anesthésistes et psychiatres anglais auraient été les complices d’un service social faisant pratiquer une césarienne pour disposer d’un bébé à faire adopter. Nulle part je n’ai lu aucun commentaire donnant le bénéfice du doute aux médecins britanniques.

          Que des médecins ne ressentent pas l’absurdité de cette accusation d’avocat « pratiquer une césarienne pour voler un enfant » me laisse perplexe et je trouve que le commentaire de votre amie me permettait aisément de vous faire comprendre à tous les deux pourquoi il avait été nécessaire de sédater la patiente avant son transfert en mater et de demander au juge l’autorisation de pratiquer une césarienne pour raisons médicales

          Un peu comme tous ceux des français qui pensent que les juges qui osent s’attaquer aux affaires financières des hommes politiques de droite -dont deux présidents successifs de la France seraient des juges rouges parce que des avocats en répandent le bruit, vous avez été abusés, votre amie et vous-même, par l’article d’un journaliste qui a déjà été condamné dans un jugement pour avoir donné une version scandaleusement fausse d’un autre jugement concernant une affaire familiale.

          Edit par Totomathon (03.12.2013 18h09) : mise en forme / fusion de 2 commentaires pour plus de lisibilité.

  3. oh! T’as osé???
    Moi j’ai fait infirmière fin D3-D4 en UPH (Unité Psychiatrique d’Hospitalisation), en prison. Un batiment à part dans le grand quartier pénitentiaire (avec sa propre entrée, mais qui répond aux mêmes critères d’ouverture de porte: portique, rayons x, casier pour laisser son téléphone, laisser passer, etc). Et c’est vrai que quand un détenu était casse-pieds, on le menaçait de l’envoyer à l’UMD! Ceux qui avaient connu le craignait infiniment… Ils préféraient la cellule d’isolement!
    Perso, ils m’ont jamais proposé d’aller bosser là-bas ;-) En même temps j’aurais dit non. #flipette #gringalette
    Par ailleurs le système de clé magnétique pour faire sonner l’alarme existe aussi en hopital psychiatrique classique, tout du moins dans les secteurs fermés où j’ai tenté l’aventure aussi. La seule fois où j’en ai eu besoin, il n’y avait pas d' »interrupteur »! C’est un patient qui m’a sauvée… tsss

  4. Billet dont la connaissance aurait été fort utile aux jurés du procès des « assises pour les fous » qui s’est tenu à Lyon récemment, beaucoup s’accordant pour dire que si M Moitoiret et Mme Hégo sont allés en prison (Mme Hégo a fait 5 ans de prison et vient de sortir à l’issue du deuxième procès) c’est parce que Mme Dati avait promis publiquement que même fous ils seraient jugés et condamnés au moment du meurtre d’un enfant inconnu de M Moitoiret qui avait la malchance de se prénommer Valentin. M Moitoiret est un très grand malade qui, lui, a encore été condamné à 30 ans de prison après un procès où ses avocats demandaient l’internement en UMD contre la volonté du malade se pensant en mission divine (avec, hélas, un Valentin comme messsie-of sort ).
    J’ai suivi le deuxième procès avec attention et twitter à la demande d’une universitaire italienne à laquelle j’ai parlé de cette démagogie politicienne consistant à faire des « assises pour les fous » lors du cocktail de:
    EPA 30th Anniversary Symposium “Are people with mental illness truly citizens of Europe?”, which will take place at the Council of Europe in Strasbourg, France, on 15 November 2013

    La réquisition de l’avocat géneral qui semblait un dominicain exorciste sorti du moyen-âge (pacte démonique, ange noir, obédience en letmotiv) tandis que le président se trouvait de l’opinion « les fous dans les fers » soit avant Pinel, Tuck et la psychiatrie morale des lumières.

    l’avocat de la malheureuse mère de l’ enfant tué de 44 couips de couteaux, député de sensibilité FN , a osé dire qu’il ne voulait pas de l’UMD parce qu’il ne voulait pas qu’il soit dit par la justice que le petit Valentin avait été tué par une chose qui passait par l tandis que l’AG domenicain exorciste avait convoqué Klaus Barbie à ce procès en disant qu’on avait bien condamné ce nazi..

    ET après, les français, dont des twitoos médecins, vont s’enflammer un peu prématurément parce qu’en GB une italienne enceinte- qui avait déjà eu deux autres enfants qui lui avaient été retirés légalement en Italie en raison de sa maladie mentale – qui avait une nouvelle fois interrompu son traitement avait été hospitalisée et 5 semaines plus tard avait subi une césarienne imposée par un juge sur demande d’obstétricien et un placement du bébé en vue d’une adoption sur décision d’un autre juge…
    Je n’ai pas encore eu le jugement concernant la césarienne mais , suite échange twitter hier, je vous transmet un lien vers le jugement lui retirant l’enfant:
    http://www.bailii.org/ew/cases/Misc/2013/20.html

    Pour ceux que le sujet intéresse l’article « indélicat » et la version en français par « Le Figaro » -sachant qu’en fait de « brusque crise de folie » cela faisait 5 semaines qu’elle était placée en psychiatrie par ordre judiciaire contre sa volonté sans que son état psychiatrique se soit amélioré en raison de son refus de traitement:

    Child taken from womb by social services – Telegraph
    http://www.telegraph.co.uk/news/uknews/10486452/Child-taken-from-womb-by-social-services.html

    La justice anglaise oblige une mère à accoucher pour lui retirer son enfant
    http://www.lefigaro.fr/international/2013/12/02/01003-20131202ARTFIG00504-la-justice-anglaise-oblige-une-mere-a-accoucher-pour-lui-retirer-son-enfant.php

    Ivana Fulli Psychiatre.

    • J’ai lu aussi le jugement autorisant la césarienne: Bonker (le journaliste) a tout faux:
      1.) L’indication et la demande de césarienne sous AG avait été posée par un obstétricien pour des raisons obstétricale (éviter un risque très élevé de rupture utérine après 2 accouchements par césarienne ds les ATCD de la patiente ) à l’approche du terme et après 5 semaines déjà d’hospitalisation sous contrainte.
      2.) La demande n’émanait pas des services sociaux mais des services de soin.
      C’est très important et tout à fait dans le sujet car comme le montre le premier commentaire et la réaction de stockholm et autres médecins et juge français sur twitter , concernant la minorité de malades psychiatriques très dangereux pour eux-même ou pour autrui, il est fréquent d’observer en France et ailleurs dans le monde une attitude clairement anti-psychiatrique avec refus des enfermements, des décisions judiciaires de césariennes contre l’avis de la future parturiente très malade, des décisions de retrait des enfants en danger-jusqu’au moment où les mêmes sont confrontés à l’agression d’eux-même ou de leurs collaborateurs ou proches.
      Dans le grand public français de commentateurs non médecins de l’affaire : « Que l’on pende ces médecins britanniques qui pratiquent des césariennes pour voler des enfants et les faire adopter » et les mêmes réclament le rétablissement de la peine de mort pour la malade qui tue son enfant.
      Article salutaire donc pour informer les jeunes médecins non psychiatres -(les vieux ont nécessairement vécus des drames dans leur clientèle et sont moins prompts à être manichéens en matière de psychiatrie IMHO).

      • Bonjour Dr Ivana Fulli, psychiatre,

        Ce blog a pour objet de faire partager nos expériences personnelles et professionnelles, pas d’héberger des commentaires profus et parfois inadaptés à base de name-dropping.
        Pour cela, nous vous conseillons d’ouvrir votre propre blog.
        A l’avenir, nous nous réservons le droit de ne pas publier vos commentaires.

        • Bien lu et bien compris. Je vous remercie de vos encouragement à ouvrir mon propre blog. Bonne continuation dans la blogosphère des fées et lutins médicaux qui ne sont jamais dans l’erreur.

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