Prison Break

Semestre chez le praticien, le « prat » (rien à voir avec lui). C’est le début de notre relation, on commence à peine à se connaître, à s’apprivoiser. Personnellement, j’ai déjà compris que ce prat-là, il est pas du genre à s’emmerder d’explications. C’est le p’tit père tranquille qui attend sa retraite, pas un foudre de guerre à la recherche de la course à l’acte. Il a passé l’âge. Cela dit il est plutôt sympathique, voire un peu boute-en-train à l’occasion.

A 11 heures ce matin-là, la gendarmerie appelle pour l’examen d’un gardé à vue.

En pratique, quand quelqu’un est placé en garde à vue, un médecin vient l’examiner pour certifier que son état de santé est compatible ou non avec son statut de détenu, nécessite des examens complémentaires, des soins infirmiers, la prise régulière de médicaments, une hospitalisation, etc.

Nous voilà fougueusement partis dans la Fiat Punto de Prat, qui est tout content d’échapper à sa routine quotidienne. N’étant pas familier avec les gendarmeries, je me figurais qu’on allait trouver une prison à barreaux, avec une planche en bois tenue par des chaines, un tas de paille dans un coin, un peu comme ça. En fait pas du tout. C’est une pièce à part dans la gendarmerie, avec un mur en plexiglas au quart de sa longueur.
Derrière le plexiglas, un ado de 15 ans, à peine un peu moins costaud que Justin Bieber, qui a volé une mob (l’ado, pas Justin Bieber). Le gendarme nous ouvre la cellule puis sort de la pièce principale. « Si vous avez besoin, je suis juste à côté. » (Merci mais on n’avait pas super peur de l’Ado.)

Il fait froid dans cette pièce en ce début de mois de mai, et je commence à regretter de ne porter qu’une chemisette (je n’avais pas encore bénéficié des conseils mode de Boutonnologue à cette époque).
Au moment où le gendarme ferme la porte de la pièce, Prat se dirige vers la cellule. Je lui emboîte le pas, avec la sensation désagréable que c’est la première fois que je me retrouve en prison, et qu’il y fait froid.
L’Ado, assis sur la banquette, lève mollement la tête vers nous, ses yeux mornes juste en-dessous de la visière de sa casquette.

« Bonj… »
Clac.
La salutation de Prat est coupée par ce clac. Surpris, il me regarde. Je le regarde aussi, je regarde l’Ado, l’Ado me regarde, puis regarde Prat.
Je me rappelle la sensation glacée du métal de la porte au bout de mes doigts, je me rappelle cette légère flexion de mes dernières phalanges, je me rappelle qu’on m’a toujours appris à fermer les portes derrière soi, surtout quand il fait froid.

Je sais que je viens de nous enfermer en prison. Prat le sait aussi, et l’Ado aussi.

« Tu viens pas de fermer la porte, dis ?
– Euh… ben si.
– Mais comment on va faire ?
– … »

Laurel et Hardy en direct en spectacle privé.
L’Ado en tout cas a l’air de bien s’amuser, Prat beaucoup moins.

Avant de trouver une solution, Prat fait ce pour quoi il est venu. Interrogatoire, examen clinique, discussion. Sur un ado de 15 ans en parfaite santé et sans antécédent, ça lui prend environ 5 minutes.

Et maintenant ?

Nos appels désespérés au gendarme « qui est juste à côté » nous font louer la qualité de l’insonorisation du plexiglas. Après quelques minutes de ce cirque, Prat a l’idée lumineuse d’appeler la secrétaire du cabinet pour qu’elle appelle la gendarmerie, afin qu’ils viennent nous ouvrir. Hilarity ensues :
« Oui, Sylviane, c’est Prat, là. Bon écoute on est enfermés dans la cellule.
– […]
– Non, pas à l’extérieur de la gendarmerie, DANS la cellule, AVEC le prisonnier !
– […]
– MAIS NON C’EST PAS UNE BLAGUE !!! »

Une fois Sylviane convaincue que ça n’était pas un nouveau tour que lui jouait Prat, les gendarmes vinrent prestement nous « libérer ».

Le point positif de cette histoire, c’est que Prat comprit lui aussi rapidement à quel interne il aurait affaire pour le reste du semestre.

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10 réflexions sur “Prison Break

  1. Un de mes potes externe s’est une fois enfermé dans le box d’isolement pour les patients bourrés et agités (tout au fond des Urgences), après avoir fait un ECG au-dit patient bourré et agité. Comme personne ne s’affolait d’entendre tambouriner à la porte en hurlant, il a attendu quatre heures que quelqu’un passe devant le box, le voit par le fenestrou et le fasse sortir.

  2. Ça sert à ça, les stages pratiques : a apprendre les choses qui ne font pas naturellement partie des cours en amphi ou dès items de l’ECN.
    Juste bon pour une anecdote de blog.
    Mais quand même indispensable.

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