Venez comme vous êtes

Lundi matin, tu n’as pas eu besoin de me dire que tu venais me voir pour une grosse déprime ce jour-là. C’était la première fois que je te voyais sans ton impeccable maquillage.

Lundi soir, comme à chaque fois que je te déshabille, je retrouve dans ton gilet et ton corsage les vestiges du petit-déjeuner et du repas du midi de ta maison de retraite.

Mercredi matin, tu m’amènes ton fils à 10h30 parce qu’il a toussé toute la nuit. Il est en pyjama, et toi aussi.

Jeudi matin, je sais que je vais avoir du retard, car tu as comme toujours huit couches de vêtements à enlever : trois pulls, une chemise, deux T-Shirts, un sous-pull et un maillot de corps (mais jamais les mêmes). Tu prétends que ton précédent médecin arrivait à écouter à travers.

Jeudi après-midi, comme depuis sept ans que je te suis, tu portes ce slip que je n’ai jamais connu blanc et qui tient désormais avec une épingle à nourrice. Il doit te porter bonheur, tu es toujours en rémission.

Samedi matin, tu te présentes voilée avec tes deux enfants pour les faire vacciner.

Lundi matin, tu portes une jolie écharpe avec des boules de fourrures. Lundi soir, je rentre chez moi avec une jolie écharpe avec des boules de fourrures. Tu en avais acheté trois : une pour toi, une pour ta fille, et une pour ton docteur.

Mardi matin, à la visite, tu vas mieux et tu aimerais rentrer chez toi. Tu en as marre de cette chemise d’hôpital qui laisse voir tes fesses. Tu me montres une photo de toi en uniforme de légionnaire. Puis tu parles des « filles » de là-bas en des termes que tu penses élogieux.

Mercredi après-midi, tu es jeune et sportif, tu ne consultes pas souvent. Tu réponds à mes questions sur ton mal de gorge pendant que je bataille avec mon nouveau dossier médical informatisé. Relevant la tête, je marque probablement un temps d’arrêt involontaire en te découvrant en boxer.

Vendredi soir, n’importe quoi pourrait tomber de ta poche en te rhabillant. Mais quand c’est ton paquet de clopes, tu t’excuses.

Mardi midi, tu es en bleu de travail, tu arrives directement du chantier où tu viens de te faire une plaie de la main.

Mardi soir, tu gagnes ta vie en te prostituant. Tu t’excuses pour tes sous-vêtements d’un goût discutable, mais tu dois aller travailler ensuite.

Jeudi matin. Colliers, boucles d’oreilles, bagues, bracelets et broches, tu brilles de mille feux ! Je t’ai complimentée une fois sur ton camée, et depuis tu prends des risques inconsidérés dans le métro juste pour le plaisir de me parler de chaque bijou et des souvenirs qui vont avec.

Lundi soir, tu essayes d’essuyer discrètement tes aisselles avec ton débardeur car tu sais que je vais vérifier que ta sarcoïdose n’a pas fait réapparaître de ganglions.

Mercredi matin, tu as mal au coccyx, ton costume rouge et ta barbe blanche n’ont pas amorti ta chute sur les fesses sur le trottoir verglacé.

Vendredi midi, visite dans votre campement, à côté de la fête foraine. Je commence à interroger ton fils sur ses symptômes, quand une poule sort la tête de sa chemise et commence à caqueter.

Lundi matin, tu as vomi sur ton tailleur sur le trajet pour aller travailler.

Mardi matin, tu es le premier, tu viens « pour le renouvellement des remèdes », tu as mis tes habits du dimanche et tes souliers cirés, je sais que ce n’est pas ton accoutrement habituel, mais « on s’habille toujours bien pour aller voir le docteur. »

Jeudi après-midi, aujourd’hui on enlève ton plâtre. Tu es contente mais tu fais la moue en découvrant ta jambe poilue.

Mardi après-midi, tu viens me voir pour ton asthme qui ne semble pas aller très bien. En enlevant tes multiples couches de vêtements, j’y trouve un sac en plastique dans lequel sont rangés ta brosse, ton peigne, ton savon et une serviette. Ah oui, et aussi ton Seretide® et ton Innovair® avec.

Mercredi matin, tu ne savais pas encore, huit jours après ce merveilleux évènement, qu’on emporte toujours une couche de secours… Alors on a fait un pliage avec le drap d’examen pour emballer les fesses de ton bébé, et on a rigolé.

Samedi soir, tu viens aux urgences à la suite d’une chute de cheval dans l’après-midi. J’écarquille très fort les yeux devant ta jupe courte, ton débardeur sexy et tes chaussures à talons. C’est une longue histoire, tu es serveuse en boîte de nuit, tu pensais pouvoir aller travailler ce soir, mais en fait non tu as trop mal au coude.

Lundi après-midi, alors que je te fais te pencher en avant pour examiner la voussure de ta scoliose, CRAC, ton caleçon fatigué décide de rendre l’âme.

Mercredi matin, tes deux fils enlèvent leurs T-shirts de l’OM et leurs pantalons de survêtement de l’OM. Ah, ils ont aussi des slips de l’OM. C’est quoi déjà votre équipe préférée ?

Dimanche après-midi, tu es amené aux urgences dans ton treillis camouflage, de la terre de pied en cap, une patte tachée de sang qui sort de ton sac en bandoulière. Cette partie de chasse se passait bien jusqu’à ce que tu deviennes incapable de parler ni bouger le côté droit.

Mardi soir, tu portes comme à chaque fois cette veste en velours élimée devenue sans forme. Tu n’as jamais acheté de vêtement sans elle, alors depuis qu’elle est morte, tu t’habilles pareil.

Mercredi après-midi, tu t’es enfin résolu à porter des bas de contention comme je te le conseille depuis des mois. Le fou-rire nous gagne tous les deux quand tu me dis que tu as l’impression d’être un camionneur en Dim-Up® !

Lundi matin, tu n’es pas en uniforme mais tu portes ton arme de service. Tu essayes de la dissimuler dans tes vêtements en boule.

Lundi en fin d’après-midi, tes parents t’amènent car tu as une rhino-pharyngite. Ils savent que je déshabille toujours complètement les nourrissons, ils ont donc prévu un body propre et un pyjama, et en profitent pour faire le change du soir.

Mardi après-midi, tu vis dans la rue et tu t’es brûlé avec ton réchaud, ça fait dix jours que tu emballes ta jambe avec du papier journal, mais aujourd’hui tu t’es résigné à aller chercher de l’aide.

Mercredi midi, tu viens si souvent pour ta BPCO. Mais chaque fois, sans exception, quand j’écoute tes poumons, tu tournes la tête pour ne pas me souffler dans le visage, même si je porte un masque.

Jeudi soir, en t’examinant pour ta lombalgie, je philosophe silencieusement sur les modes qui passent et les strings qui dépassent.

Vendredi matin, tu le sais bien, pourtant, mais à chaque fois que tu cherches ta carte vitale, tes dizaines de cartes de fidélité s’éparpillent sur mon bureau. Et toi de les ramasser honteusement et précipitamment.

Samedi après-midi, tu viens voir ton frère hospitalisé. Je ne sais pas si j’ai réussi à ne pas grimacer en découvrant le « Made in France » tatoué sur ta nuque. Je réponds quand même à tes questions. Qui sait, un jour tu demanderas peut-être à un dermatologue de te l’enlever ?

Lundi après-midi, tu blêmis, quand je te demande de te déshabiller. Tu murmures « je ne suis pas épilée », je fais semblant de m’évanouir sous le choc de cette terrrrrible nouvelle. Gagné, tu souris.

Mercredi après-midi, tes crampons claquent clopin-clopant sur le carrelage, il va falloir enlever tes chaussettes de foot et tes protège-tibias pour que je puisse regarder ta jambe.

Samedi matin, tu viens pour le renouvellement de tes anti-hypertenseurs. Je me demande pourquoi tu viens toujours le samedi. Je t’allonge sur ma table d’examen. Bien sûr que tu peux garder tes sempiternelles charentaises, le papier de protection est là pour ça.

Mardi matin, je fais semblant de ne pas voir le trou dans ta chaussette que tu caches sous ton autre pied pendant que je regarde le fond de ta gorge.

Jeudi matin, tu as eu la diarrhée toute la nuit. Je découvre la nappe découpée que tes parents, à court de couches, ont nouée autour de ta taille.

Samedi midi, tu me demandes si c’est normal d’avoir mal aux pieds après avoir fait le chemin de Saint Jacques de Compostelle en tongs.

Mardi matin, tu arrives pimpante et joliment maquillée pour ta fibroscopie bronchique. Tu aurais du mettre du mascara waterproof, tu repartiras avec des coulées noires sur les joues.

Mercredi midi, tu es déjà torse nu avant la fin de mon interrogatoire. Ta femme te charrie : « C’est un rapide, avec moi c’est pareil ! »

Jeudi soir, tu viens pour une boule dans le sein. « Excusez-moi, Docteur, je sors du travail, je n’ai pas eu le temps de me doucher » bredouilles-tu, penaude, alors que je t’examine.

Samedi en fin de matinée, tu arrives aux urgences en costume trois pièces après une chute les deux bras en avant. Tu repars un peu plus tard dans la même tenue, avec une orthèse à chaque poignet. Tu dois filer à la mairie, puis à l’église.

Dimanche matin, tu boitilles jusqu’aux urgences car cette entorse de cheville datant de la veille te fait vraiment souffrir. Je te demande de retirer tes deux chaussures. Tu es un peu gêné, tu n’as lavé que le pied foulé.

Mercredi matin, tu as mis une belle chemise aujourd’hui, grand. J’admire ouvertement ton élégance et t’en félicite. Même si maman te taquine parce que, du haut de tes sept ans, tu as exigé de te faire beau et de te parfumer pour aller voir TA docteur…

Samedi midi, alors qu’on est en plein hiver, tu as décidé de retirer tes chaussures avant d’entrer en salle d’attente « parce qu’elles étaient pleines de boue. » Du coup tu marches sur un brin de paille, souvenir de la patiente précédente qui venait directement du club en bottes et culotte d’équitation.

Mardi après-midi, tu n’as pas mis tes bas de contention aujourd’hui. Ça t’a gêné l’autre fois que j’aie à m’agenouiller à tes pieds pour t’aider à les retirer.

Vendredi matin, ce n’est pas parce qu’on est en fauteuil roulant qu’on ne doit pas s’apprêter. Tu portes un chemisier d’un blanc immaculé, une veste tailleur de marque renommée, un maquillage discret, un parfum un peu désuet. Ton brushing est incomplet, une des manches n’est pas enfilée, et tes deux pieds sortent de la même jambe de pantalon. Depuis ton AVC, tu es toujours héminégligente.

Samedi matin, tu as bien retiré ton maquillage-déguisement de fête, mais il te reste des paillettes dans les cheveux, Doudou !

Lundi soir, tu viens pour le suivi de ton lichen vulvaire, tu t’excuses dix fois parce que tu as tes règles. Comme si on pouvait tout programmer, comme si je ne savais pas ce que c’est.

Mardi matin, tu t’excuses pour le lapin de la dernière fois, tu étais avec ta femme à la maternité et tu n’as pas pensé à appeler. Tu ne pensais plus à rien à vrai dire. Tu me montres une photo et je te demande son prénom, mais j’ai déjà deviné en voyant le tatouage en lettres liées sur ton avant-bras.

Vendredi matin, j’enlève péniblement le maquillage multicouche que tu as mis pour cacher les boutons que tu es justement venue me montrer.

Lundi après midi, tu es adressée pour suspicion d’apnées du sommeil. Ta manucure en gel est tellement épaisse que l’oxymètre n’arrive pas à capter ta saturation en oxygène. On programme l’enregistrement nocturne en même temps que ton prochain rendez-vous chez l’esthéticienne.

Jeudi matin, ou l’après-midi, ou en plein milieu de la nuit… Tu viens pour une éruption cutanée que tu décris avec force détails, ou une douleur anale, ou des démangeaisons génitales…  Tu me demandes à nouveau si je suis vraiment obligé de regarder.

Vendredi soir, tu m’annonces fièrement être acceptée dans ton école de stylisme. Je te félicite. Et c’est moi qui, subitement, ai honte, avec mon gros pull parce que j’ai froid, le seul jean propre qui me restait, et mes Air Max® fatiguées.

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En Prada® ou en djellaba, en tailleur ou en pyjama, en sueur, endimanchés, couverts de boue ou trempés dans la javel, avec vos pieds qui sentent les pieds et vos aisselles la fin de journée, avec vos corps qui vivent et vos looks qui racontent.
En 2014, ne changez rien, venez comme vous êtes !

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Ce billet a été écrit en collaboration avec Armance (qui nous l’avait par ailleurs un peu inspiré), Babeth, Doc Maman, DrCouine, DrLaeti, Juls, LBeu, Leya, Mr Docteur V et Mme Docteur V, qffwffq.

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17 réflexions sur “Venez comme vous êtes

  1. tombée par hasard sur un de vos billets, j’en ai apprécié l’humour. Pour tout dire, je fais partie de ceux décrits ci-dessus, vous savez, celle qui vient pour son renouvellement d’ordonnance mais qui insiste fort pour avoir l’ordonnance qui lui permettra de continuer à aller à sa salle de danse 2 h 1/2 par semaine. Je ne me demande pas si c’est bien sérieux à mon âge, avec quelques lombalgies de temps en temps quand j’abuse du jardin, mais que voulez-vous, j’écoute mon corps, il me parle alors je sais que j’ai raison, même si en septembre je fêterai mes 70 automnes.

  2. Très joli texte encore une fois !
    « Tu prétends que ton précédent médecin arrivait à écouter à travers. » N’était-ce pas plutôt « Ton précédent médecin prétendait qu’il arrivait à écouter à travers. » ? ;)

  3. Génial ! :)
    Un pinaillage quand même : samedi en fin de matinée, l’église c’est après la mairie en général car le prêtre ne peut célébrer de mariage religieux sans mariage civil préalable.

  4. Je suis celui qui laisse tomber le contenu de son portefeuille en sortant sa carte vitale. Et vous m’en voyez confus. Il m’arrive aussi souvent d’être celui qui tente de cacher un trou dans sa chaussette. Je sais pas comment vous dire, docteur, c’est pas normal, mes gros orteils doivent avoir une forme incompatible avec les chaussures du commerce car mes chaussettes finissent toujours par avoir ce trou, toujours au même endroit. Excusez-moi docteur, je…

  5. moi je suis de celle qui arrive en pleurant un lundi matin avec leur déprime, ou encore avec un marmot plein de morve et de bosses suite à une mauvaise rencontre avec le sol bitume de la cour d’école, mais aussi avec des bottes d’équitation qui puent le poney, un quart d’heure de retard ou pour une triple consult’….. Chuis un peu la patiente boulet qui regarde si son médecin twitte la CS !!

  6. « Gustin Sabaillot, mon professeur, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics… »

    Et voici une petite leçon de médecine par le Professeur Destouches (L-F. Céline), vous m’en direz des nouvelles, c’est servie par Luchini.

    Un indispensable pour tous les médecins, actuels et futur ^^

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