« Mais c’est quoi, au final, l’Aïkido ? »

… me demande-t-on souvent.

Et je suis souvent assez surpris de l’idée que mes interlocuteurs en ont :

« C’est le truc avec les masques en fer et les épées en bois, là ? »
Non.

« Ah oui, ma belle-sœur en fait, elle s’est pris un coup de pied dans la vertèbre elle a failli rester paraplégique ! »
Non plus.

« C’est le truc avec les rollers et la planche à voile, là ? »
Toi, je ne sais même pas de quoi tu parles.

« C’est avec ça que Steven Seagal défonce tout le monde dans « Piège en haute mer » ? »
Mouuuui, si on veut, mais en fait c’est un peu mieux que ça quand même.

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Voyons déjà ce que l’Aïkido n’est pas.

Déjà, même si ça en dérive, ce n’est pas un art martial.
« Quoi ?! »

Hé non. L’Aïkido (合気道, si vous voulez vous la péter un peu), littéralement, ça veut dire :
la voie : « do » (non, pas la note, mais le « dō » qu’on retrouve dans « judo », par exemple)
de la concordance (ou de l’harmonie) : « aï »
de l’énergie : « ki »
soit le moyen d’entrer en harmonie avec celui qui est devant toi.
OK.

OK, dit comme ça, ça fait vraiment trip babos – peace and love – fleurs dans les cheveux – pétards de drogue et compagnie. Ou alors à la rigueur un truc de backroom. Enfin bref, on est bien loin de l’art de destruction massive !
Hahaha. Pauvres fous. Mais non, il n’y a rien de martial dans l’Aïkido, en fait c’est un peu « l’art de la paix » dans le sens où il n’y a pas de combat, puisqu’il se termine au moment où il commence.

L’Aïkido n’est pas non plus un sport.
« Quoiiiii ?!? »

Hé non. La notion de sport implique une confrontation, un affrontement, parfois une compétition, contre un adversaire, contre la montre, ou contre soi-même. La compétition n’existe pas en Aïkido.
De même, il n’y a pas besoin de qualités physiques particulières pour pratiquer : aucun besoin de force (au contraire), de résistance, ni d’endurance à la douleur. Tout le monde peut pratiquer, il n’y a pas de distinction d’âge, de genre, de poids ou de taille. Il n’y a pas de catégories en Aïkido.
D’ailleurs, paradoxalement, ce n’est pas en s’entraînant avec les « meilleurs », ou les plus expérimentés que l’on progresse, mais en pratiquant avec les débutants, car ce sont eux qui révèlent nos défauts. Les plus vieux pratiquants connaissent le mouvement que l’on pratique sur eux, anticipent, et chutent plus facilement.
Enfin, même si c’est un sujet qui porte à controverse, il n’y avait pas, à l’origine, de fédération d’Aïkido.

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Donc rien de tout ça. Bon alors c’est quoi à la fin ?

On peut le ranger dans les budō (arts martiaux apparus au début du XXè siècle, comme le judo, le karaté, le kendo). On pourrait dire que ce n’est qu’une « pratique », une « manière d’être ».
Il n’y a pas d’adversaire, mais des partenaires (« tori » en japonais), il n’y a jamais d’objectif à atteindre, mais une progression permanente (still not sexual), sans palier ni grade ni ceinture (enfin, pas dans l’école « traditionnelle » : j’y reviendrai, mais il y a eu des scissions.)

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Un peu d’histoire.

Déjà, moi je pensais que c’était un truc millénaire, l’Aïkido. En fait pas du tout : c’est assez récent, mais ça descend effectivement d’un Koryū (art martial traditionnel japonais ancien) fondé au début du XIIè siècle.
Son fondateur s’appelait Morihei Ueshiba.
Que dire de lui ? Né en 1883 au Japon, il était assez petit pour un homme, même pour Totomathon (1,56m). Au début du XXè siècle, il participe à la guerre russo-japonaise en Manchourie. Il pratique beaucoup la natation et aime aller à la plage.

Quelques années après, il rencontre Sōkaku Takeda, dernier membre d’une famille traditionnelle de samouraï, qui lui enseigne donc le Koryū propre à son clan, le Daitōryū aikijūjutsu (après j’arrête avec les trucs en japonais, promis).
Ueshiba aurait travaillé tellement dur qu’il aurait développé un sens exacerbé de la perception du mouvement : il voyait un éclair blanc dans sa tête AVANT que les coups ne lui soient portés (#LaDrogue, certainement…)


Attends, un mec petit, hyper fort au combat, qui peut voir les choses avant qu’elles n’arrivent ? TMTC !
Hé oui Ueshiba était le premier Star Wars Geek du monde !
Enfin bref, fort de son enseignement, il perfectionne son art propre qui deviendra l’Aïkido entre les années 30 et 40.

A partir de là, la pratique de l’Aïkido va essaimer partout dans le monde, sous l’impulsion d’élèves (ushi-deshi) directs de Morihei Ueshiba ou de ses descendants.
Cette diffusion du savoir va s’accompagner de modifications dans l’enseignement de l’Aïkido. L’organisation, la hiérarchie et parfois même les techniques vont différer en fonction des écoles.

Pour ma part, je suis l’enseignement d’un élève d’un élève de Nobuyoshi Tamura, qui fut un élève direct de Morihei Ueshiba, et même entre ces différents « intermédiaires », les points de vue sur la pratique divergent (ce qui est énorme). Je n’ai pas choisi ce dojo par conviction profonde, non. Il se trouve juste que c’était celui qui était le plus près de chez moi. L’enseignement m’a plu, alors je suis resté.

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On va arrêter là pour la partie historique. Dans les prochains billets, on parlera de ce qu’on fait vraiment dans le dojo, le pourquoi des jupettes, le comment on se comporte, le quand on doit faire ci et quand on doit faire ça. Plus tard, peut-être, on parlera des techniques proprement dites.

Comme je l’ai mentionné plus haut, il y a parfois des différences entre les écoles, et je ne pourrai donc parler ici que de l’Aïkido que je connais.
N’hésitez pas à faire part de votre propre expérience dans les commentaires !

Si vous voulez déjà en savoir plus, je vous laisse avec cette archive de l’INA de 1964, même si je reviendrai certainement sur certains commentaires.

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9 réflexions sur “« Mais c’est quoi, au final, l’Aïkido ? »

  1. Ah mon Tiben! J’aime quand tu parles de cet art que nous avons en commun. J’émettrais une nuance sur le fait si l’aïkido est un art martial ou non.

    Il en dérive: de nombreuses techniques sont communes avec le judo, les techniques de Jo (le bâton) sont directement issu de l’enseignement que O Sensei (le vieux monsieur que l’on voit sur la vidéo pour les néophytes) a reçu concernant la lance traditionnelle (on le voit bien quand on étudie les techniques de bo en parallèle). De plus, le travail avec le bokken (et pas le beau Ken même si certains aïkidokas sont de véritables apollons grec mais je m’égare) s’inspire directement de l’art du Iaïdo (l’art de dégainer le sabre issu des techniques samouraïs). Pour moi, l’aïkido est un art martial si l’on considère qu’être prêt à faire la guerre avec pour finalité la paix est martial.

    Je me rappelle d’une maxime que j’avais trouvé en karaté mais qui est directement applicable. Il s’agit du principe de « Sen sen no sen » à savoir « En premier ne pas se battre ». Ne pas avoir à se battre, trouver l’issue de paix sans pour autant se laisser faire et si jamais il n’y a pas d’autres issues, guider l’énergie destructrice de l’autre envers lui pour la rediriger sans détruire l’autre.

    Merde, on va croire que j’ai fumé de la bonne! Je, soussignée Bichemkde, certifie par la présente être à jeun et indemne de toutes substances psychotropes.

    J’attend avec impatience de lire la suite (et me maudis intérieurement de ne pas avoir bloggué là dessus plus tôt).

    • Héhé j’attendais ton commentaire, Biche.

      Je suis d´accord avec ce que tu dis sur le fait qu’il faut à tout prix éviter le combat, mais je persiste à dire que l’Aïkido n’est pas martial, parce que, tel que moi je le vis et le pratique, il n’y a jamais aucune volonté de violence ou de désir de faire mal lorsque tu fais ta technique.
      A mon sens, le but du mouvement en réponse à une attaque est soit une esquive (comme dans les projections), soit une immobilisation. Mais chaque moment du mouvement doit être contrôlé, parce que la douleur que tu peux provoquer chez l’autre peut être terrible, et vouloir cette douleur, voire provoquer sciemment une luxation ou une fracture (ce qui serait très facile dans certaines immobilisations) va complètement à l’encontre de l’enseignement d’Ueshiba, car à ce moment-là, tu perds le contrôle. Et au moment où ça casse, tu romps le lien avec l’autre, et ce n’est par définition plus de l’Aïkido ;) .
      A l’inverse des autres budo comme le karaté par exemple, où tu cherches à faire mal ou blesser le plus rapidement et le plus efficacement possible, tu te sers ici de la force/la vitesse/l’inertie de ton partenaire, non pas pour précisément lui faire mal, mais, comme tu le dis, pour réduire son agressivité à néant. Quand tu provoques une contrainte sur une articulation, tu dois pouvoir laisser à uke la possibilité de se libérer de la douleur, tout en gardant le contrôle de ce que tu fais.
      La beauté vient du fait qu’il n’y a même pas de concept de « vengeance » dans le sens : « Ha ! T’as voulu m’attaquer, regarde tu te fais mal tout seul ! »

      Pour le travail des armes, on nous apprend qu’un bokken (le sabre en bois) n’est finalement que le prolongement de ta main, et les mouvements / exercices sont les mêmes, seule la distance entre les partenaires diffère. Pour le jō (le long bâton), c’est plus un moyen pour travailler l’aspiration, le Ki No Nagare (spoiler alert pour les prochains billets ^^). Je me vois de toute façon mal me balader avec un sabre ou un bâton dans la vie courante :).

      • Je découvre ton com’ tardivement (c’est pas de la flemme, juste ma dépression en ces temps personnels troublés). Je partage tout ton point de vue. La seule nuance que j’apporte et qui me fait penser que l’Aïkido est un art martial c’est que l’on prévoit même avant l’attaque.

        Je m’explique…

        Désolée, il est minuit passé, je risqe d’être un peu confuse dans mes propos mais je me lance et je ferme la parenthèse.

        Je prends pour exemple la fin d’un mouvement avec un désarmement de Jo/Bo/Bokken/Lemachinenboisquisertdepoignoir…(je t’ai dit que j’étais fatiguée et en manque certain de sommeil?). Notre sempaï nous dit tjrs de redonner le truc/bidule/machin à Uke comme si c’était un vrai. C’est à dire avec le respect de l’arme mais aussi en respectant sa dangerosité, on redonne l’arme mais sans donner d’ouverture d’attaque à l’autre.

        Si j’ai bien compris ce que l’on m’a enseigné (bon, le faire c’est encore autre chose) la seule attitude, le manière de se comporter, de se mouvoir peut donner à l’autre le sentiment qu’attaquer serait une erreur. En cela, il s’agit de protéger l « adversaire » (même à l’écrire cela me coute) mais l’Uke va au delà car il sait qu’on ne cherche pas le néant mais l’accomplissement et le respect de la vie.

        Mais ce que j’aime parler de l’aïkido qui s’accomplit aussi au quotidien… un post à faire que j’attend avec impatience. Si le dojo est un microcosme, il est aussi la source qui permet d’irradier…

        Non, je ne prends pas de drogues!

        • Oui, oui oui, je suis complètement d’accord avec ce que tu dis. On prévoit même avant l’attaque, et même parfois, on se positionne / fait un geste de telle sorte que l’on provoque l’attaque, MAIS toujours dans une volonté de contrôle du mouvement, du début à la fin.
          Et oui, je suis également d’accord sur le fait qu’il faut « faire comme si » nos armes en bois étaient des vraies. Nous, on nous dit qu’il faut se figurer le tatami comme un « champ de bataille », où l’on doit toujours être prêt à agir s’il y a un danger.
          On est bien d’accord, et j’attends impatiemment ton post.
          Bon courage à toi pour le reste.

          • Je rebondis sur ton commentaire « Le tatami est un champ de bataille ».

            Ça a été fugace mais un jour, et un seul, j’ai ressenti le tatami comme étant infiniment petit et un infiniment grand. Le tatami devenait l’univers, il était immense. Ce que je faisais dans le dojo était ce que je faisais dans mon monde « laïc ». Il n’y avait plus de frontière entre les deux. Et pourtant, pour progresser, je devais revenir à l’infiniment petit du dojo pour pouvoir m’épanouir et m’ouvrir à l’extérieur. Faire en sorte que l’aïkidoka et moi ne soient plus qu’une. Que l’énergie coule sans barrière ni adversité.

            Purée, y’en a qui vont me prendre pour une junkie. Va falloir faire un second post Tiben!

          • Je n’ai jamais ressenti ce que tu décris, personnellement j’essaie toujours d’appliquer ce que j’apprends dans mes mouvements quotidiens (pour me fatiguer le moins possible en fait ! :D ), mais je comprends qu’on puisse trouver dans l’Aikido une certaine forme de spiritualité.

  2. Si c’est pas un art martial, c’est impressionnant quand même.
    J’ai eu l’occasion de voir pas mal de démonstration à l’épée, on fait moins le malin après devant les types en jupettes !

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