La mort en face

Quand j’étais en P2, flottant gaiement dans ma blouse taille 5, j’ai vu mon premier mort. Il était dans la 3ème chambre à gauche. La porte était ouverte quand j’étais passée le matin. Il s’appelait Monsieur F. Je ne sais plus de quoi il est mort, je me souviens que la veille, j’avais vu chez lui ma première dyspnée de Kussmaul. J’ai appris que c’est grave une dyspnée de Kussmaul, et qu’en médecine, les gens meurent (en fait, je l’avais déjà vu à la télévision, dans « Urgences », que les gens pouvaient mourir… mais ce n’est quand même pas pareil en vrai).

Quand j’étais en D2, flottant gaiement dans mon pantalon toujours taille 5 du SAMU, j’ai vu mon premier mort défenestré. Je revois la cour de l’immeuble en brique et la compagne de cet homme. Elle criait : « C’est de ma faute, c’est de ma faute ! » Il l’avait menacé de sauter si elle appelait la police, elle avait appelé la police, il avait sauté. J’ai compris que lors d’un décès, c’est surtout de l’entourage dont il est urgent de s’occuper. Ce que l’on n’a pas fait, car appelés sur une autre intervention, mais je me console en me disant qu’un médecin comme Armance a pu finalement venir.

Quand j’étais en D2 toujours, flottant cette fois dans un pantalon taille 3 (un net progrès), je me suis occupée d’un patient en fin de vie d’un cancer du poumon. Nous n’avions plus de traitement actif sur le cancer, on pouvait juste soulager sa dyspnée, et on pouvait toujours parler. Il m’avait dit cette chose : « Ma vie a été belle, mes enfants sont grands ; je pars serein. Tant que vous m’empêchez de m’étouffer… » Il est mort pendant un week-end où je n’étais pas là. J’ai compris que prendre en charge un patient, ce n’est pas seulement lui proposer de la chimiothérapie ou des traitements curatifs. C’est l’accompagner jusqu’au bout du chemin.

Quand j’étais jeune interne, en stage de réanimation, flottant dans un splendide pyjama XL en papier bleu nuit, d’un confort inimitable, on a passé la nuit sur le cas d’une patiente. Elle était dans l’avant dernière chambre. J’étais de garde avec LE médecin qui faisait qu’on venait dans ce stage. Ça n’allait pas, elle était en choc, tout lâchait petit à petit. Pourquoi ? Aucune idée. On a passé la nuit à éplucher le dossier ligne par ligne, à faire des hypothèses, à gérer les symptômes et les défaillances d’organes. Ça n’a pas suffi. Elle s’est dégradée et elle est morte à l’aube. L’autopsie n’a pas donné de réponse. J’ai compris qu’on pouvait surmonter de ne pas y être arrivé du moment qu’on avait tout donné.

Quand j’étais moins jeune interne, enfin à mon aise dans une blouse taille 1, grâce au plus chouette des secrétaires hospitaliers, je me suis occupé d’un patient artiste avec un cancer du poumon, dans la dernière chambre à gauche. Il était hémiplégique, la faute à une métastase mal placée. Ma chef de clinique s’était démenée pour lui organiser une permission pour une performance artistique en public. Il avait fallu s’adapter, gérer le passage du fauteuil dans l’atelier afin de lui permettre de créer son œuvre malgré les difficultés physiques. Il est parti trois semaines après. J’ai appris qu’avoir un objectif, ça aide parfois à tenir un peu plus longtemps. Et c’est notre rôle d’aider à cela.

Quand j’étais chef, avec MA blouse taille 1 à MON nom, je me suis occupée de cette dame analphabète, dans la première chambre à droite de l’unité de soins intensifs. Elle avait de graves séquelles de thoracoplastie avec une insuffisance respiratoire. Après deux échecs d’extubation, elle refusait la trachéotomie. Il faut comprendre qu’une trachéotomie ne permet pas toujours de pouvoir parler, ce qui commence à limiter beaucoup les possibilités de communication quand en plus on ne sait ni lire ni écrire. Elle est décédée après la troisième extubation. J’ai appris qu’être médecin, c’est aussi laisser le choix au patient.

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Quand je repasse dans les lieux où j’ai appris mon métier, beaucoup d’endroits me rappellent des patients. Il y a des moments légers, joyeux, mais aussi beaucoup de décès.
Être médecin, c’est être vite confronté à la mort, et la façon dont on le vit modèle en partie le médecin que l’on deviendra.

On me demande souvent comment on peut supporter de faire de l’oncologie thoracique « parce que tes patients meurent beaucoup quand même ! » La réponse c’est qu’au final, la mort n’est qu’une petite partie de tout le reste : faire le maximum pour obtenir une guérison, et quand ce n’est pas possible donner plus de temps dans les meilleures conditions possibles, accompagner le patient et sa famille, respecter ses choix et soulager ses symptômes. Un patient qui meurt, ce n’est pas forcément un échec.

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2 réflexions sur “La mort en face

  1. Merci de parler de la mort en mettant l’accent sur ce qui compte le plus, soit le temps qui reste, juste avant. Toute mort présuppose un avant, plus ou moins prolongé, depuis « Il est mort sur le coup », lequel laisse peu de marge de manoeuvre, jusqu’à « C’est un soulagement pour lui » au terme de mois d’agonie. Agonie dont on ne connaît, au demeurant, que l’effet soulageant sur les vivants qui restent, le mort n’étant plus là pour préciser ce que ce fut réellement pour lui. N’aurait-il pas préféré un peu de temps supplémentaire, voire même beaucoup ? Le doute demeure permis. C’est fou ce que l’on peut se raconter pour se réconforter…

    Merci de raconter comment, parfois, on peut tendre l’oreille, demeurer à l’écoute du présent dont dispose encore le mourant, plutôt que de l’enterrer déjà, dès que le pronostic ressemble à un compte à rebours. Dans cette dernière vision, chaque seconde écoulée s’appréhende en fonction de l’issue, plutôt qu’en considérant ce qu’elle peut encore offrir.

    Pire encore, que de fois j’ai entendu : « Je préfère ne pas aller le voir, je veux conserver le beau souvenir que j’ai de lui, vivant et avec toutes ses facultés » !

    J’ai connu quelques artistes (dont Marie Gélinas et Moïsette Boucher, deux artistes québécoises) qui ont tenu à terminer une création, un bilan de carrière, avant de partir. Cela a semblé prolonger leur vie, ou pas, c’est selon. Mais la force de leur conviction quant à la nécessité de ce projet m’a ébaubie. Leur capacité à s’ancrer dans le présent et à agir encore, tant qu’elles ont pu, donne raison à votre message et je vous remercie d’en parler.

    L’adage « Tant qu’il y a de la vie…» pourrait bien se terminer par « il faut l’écouter », même si aucun espoir de guérison n’est permis.

    Ne devrait-ton pas demander aux personnes condamnées à mourir bientôt : «Alors, que veux-tu faire d’ici là, que veux-tu que nous fassions pour toi, qu’est-ce qui te tient à coeur ? », plutôt que de nier l’évidence et de les assurer qu’ils enterreront tout le monde ?

    La mort en face, décidément j’adore ce titre. Veuillez vous considérer applaudie chaudement, madame.

    J. Labbé

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