Strangers in the night

Ça commence toujours par une absurdité, une connerie, une sollicitation de survenue inopportune, qui vous plonge dans le désarroi et vous laisse une cicatrice moche et dégoûtante.

Parfois le goût amer dans la bouche a comme origine un simple message laissé sur un répondeur, et écouté en sortant de cours : « Allô oui c’est l’hôpital ! Vous faites partie des étudiants en médecine qui travaillent comme aide-soignant ? Votre carte d’identité est périmée, on peut pas faire votre contrat, et on peut pas vous payer. »

On. Ne. Peut. Pas. Me. Payer ?

Je résume.
Je suis étudiant en 5ème année de médecine. Quand je ne suis pas en stage à l’hôpital, en cours à la fac, ou à la bibliothèque à réviser pour le concours qui décidera du reste de ma vie, je travaille comme aide-soignant pour pouvoir payer mes études. Les week-ends, les nuits, les jours fériés, comme un forcené, car les 248,41 € mensuels (bruts) ne suffisent pas, alors je me suis résigné, depuis longtemps, à oublier le sens du mot « grasse matinée. »

Mais on ne peut plus me payer.
Inertie administrative oblige, cette réponse ne m’a pas été donnée tout de suite : ça fait trois mois que j’attends de renouveler mon contrat, et deux mois que je cours après ma thune.
Pas grave. J’ai de quoi tenir. Ils ne m’auront pas cette fois : j’ai fait des économies ! Au bout du troisième épisode de salaire non versé j’ai compris la leçon (car oui, haha, c’était pour d’autres raisons, mais ce n’est pas la première fois qu’ils me font le coup, comme si avoir un salaire c’était pas si important que ça somme toute).

Et donc ma carte d’identité bleue estampillée « République Française » a beau être valide, les directives de l’hôpital, se surajoutant à la repoussante épaisseur des textes en vigueur, font que mon salaire est au chaud, attendant cette fois que je me décide à aller à la mairie (entre une matinée de stage obligatoire et un cours, ou une sous-colle, ou une garde, ou un remplacement d’aide-soignant… Trop facile !)
Soit, je vais donc régulariser ma situation.

Internet ! Alors, voyons… Le numéro de téléphone de la mairie de là où j’ai toujours vécu. Le seul toit sûr en attendant de savoir où me jettera l’internat, loin des bords de la Seine peut-être. Appelons-les pour voir :
« La mairie, bonjour ?
– Oui, bonjour, ce serait au sujet d’un renouvellement de carte d’identité…
– Vous avez des photos ? Et ce papier-là ?
– Euh, oui.
Vous avez de quoi prouver que vous êtes de nationalité française ?
– Bah j’ai mon ancienne carte d’identité ?
– Bien, vous êtes né en France ?
– Bah oui !
– De parents français ?
– Euh, non, ils sont tous les deux algériens.
– Alors il nous faut la preuve que vous êtes français, il nous faut le certificat de nationalité française ! »

Je me la trimballe précieusement dans mon portefeuille cette carte d’identité, depuis que je suis gosse. Et donc elle ne prouve finalement pas ma nationalité ? Elle sert à quoi alors ?

« Il nous faut la preuve que vous avez toujours vécu en France… blablabla… que vous êtes installé sur le territoire français depuis plus de 5 ans… blablabla… Il faut que vous alliez au Tribunal de Grande Instance du département.
– Donc malgré ma carte d’identité française je ne suis pas français, c’est ça ?
Oui monsieur. Il nous faut la preuve. »

La putain de blague !
Cinq ans de fac de médecine. Tout le lycée. Tout le collège. Tout le primaire. La maternelle. Je suis ici depuis ma sortie de la maternité.
Je suis NÉ ICI bordel !
Le français est ma langue maternelle. J’ai toujours vécu ici. Depuis toujours. Avec mes papiers. En règle.
Prouver ? Mais prouver quoi ?

Bon. Au fond de moi, je ne me suis jamais senti français au sens de la représentation collective que l’on se fait du Français. On est français non pas au sens de Liberté, Égalité, Fraternité, les Lumières, Voltaire, la Révolution et que sais-je encore, mais bien parce que l’on partage un héritage culturel, historique, culinaire commun. Typiquement, caricaturalement et en deux mots : manger de la bonne charcuterie en écoutant des chansons à textes à l’ancienne.
Je sais bien que les Gaulois ne sont pas mes ancêtres. Je sais bien que mes parents m’ont élevé dans une autre culture. Je sais bien que j’ai une double culture. Mais je suis français, avec juste cette richesse là en plus, pas en moins.
J’ai été élevé dans la connaissance de mes origines, transmise par mes parents, qui eux sont arrivés en France à une époque où SOS Racisme et le MRAP n’existaient pas. Ils en ont bouffé du « sale bicot », « bougnoule », « parabole au balcon, melon dans le salon », « un Arabe dans la Seine pollution, tous les Arabes dans la Seine solution », paroles de certains « vrais Français. »
Et donc je suis français, mais un français qui sait d’où il vient.

Mais puisqu’il me faut le prouver, allons voir ce qu’est ce papelard qu’on me demande.
Ça tombe bien, j’ai des études qui me laissent plein de temps libre en semaine aux heures ouvrables.
Nouveau coup de fil à l’administration : « Pôle de la nationalité bonjour. Vous n’êtes pas français et souhaitez le devenir, tapez 1. »
Ah putain. Je descends encore d’un niveau dans la conscience de ma « francitude. »

C’est pas possible, je ne peux pas être le seul dans cette situation, si ?
Au fil des pages internet que je parcours, je découvre d’autres désarrois : des anciens Pieds-Noirs au tribunal de Nantes, des Alsaciens d’avant 1918… Mais je ne me retrouve pas.
Moi je suis né en France, et il ne me semble pas que ses frontières aient varié depuis ma naissance. Alors je suis français, merde ! Et ça commence à bien me saouler.

Parce que OK, on a tous des différences palpables, et certains propos maladroits souvent, ou mal intentionnés souvent aussi, vous le rappellent. Mais ces propos qui vous délégitiment ne sont pas l’apanage des différences de nationalités : religion, origine ethnique, orientation sexuelle, couleur de peau, handicap… On est différent comme tout le monde en définitive.
J’en ai, parfois, des remarques désagréables, mais elles sont finalement rares ou bien cachées. Médecin ça doit protéger un peu. Médecin c’est sympa. Ou alors les gens sont hypocrites. Ou alors ils aiment vraiment mais vraiment beaucoup le couscous… Ça c’est possible (en revanche, je les crois moins quand ils me disent kiffer le raï !)

Que les cons me fassent plus ou moins subtilement remarquer ma différence c’est une chose. Mais que l’officier d’état civil, la loi en somme, me renvoie cette différence à la figure, au point de m’enjoindre à faire la queue avec les réfugiés et clandestins du monde entier face à la greffière des nationalités, ça fait mal.
Parce que merde, je suis né en France, j’ai une carte de nationalité française, je suis français !

Dans ces cas-là, je comprends qu’on puisse se sentir vraiment apatride. Et qu’alors on se cherche un autre foyer avec une identité sur laquelle tout le monde se mettra d’accord, que personne ne viendra discuter. On voudrait créer des replis identitaires qu’on ne ferait pas autrement. Au moins en partie.

.

Épilogue :

Finalement je suis bien dans mon droit. Ma carte d’identité est récente, c’est-à-dire qu’elle est sécurisée, plastifiée et le certificat de nationalité est bien inclus dedans.
Je peux changer ma carte sans avoir à fournir de papier supplémentaire.

Ça, c’est la loi.
Ensuite, visiblement il y en a des lectures différentes et je ne sais pas ce qui se cache derrière. Un cynisme politicien malveillant ou de l’incompétence pure ?
Aucune idée, la première hypothèse me semble quand même plausible…

Je l’ai fait reconnaître : je suis français au regard de la loi.
Quel plaisir indicible de faire reconnaître ses droits.
Quelle putain de colère de les voir non appliqués.
Mon droit à être payé quand je travaille. Mon droit à être reconnu français comme tous les autres.

Des droits manifestement théoriques dans certains coins de France en 2014.

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11 réflexions sur “Strangers in the night

  1. Pffff… Ce que je trouve le plus aberrant dans toute cette histoire (même devant l’employée de mairie restée sur des notions d’avant les cartes plastifiées), c’est quand même le refus de paie.
    Il faut vraiment être le dernier des derniers à la DIRAM pour refuser de payer le salaire d’aide-soignant sous un prétexte à la con de carte d’identité pseudo pas à jour… Je me demande si ça aurait été refusé aussi si tu étais AS titulaire et/ou syndiqué ; là, c’est vraiment profiter d’un (petit) pouvoir pour faire chier les gens.

  2. Bonjour, je suis un peu dans le même cas que vous (enfin, le cas inverse, née à l’étranger de parents français, mais un des deux est né dans une colonie de parents français mais pas nés en France. Pas le genre de truc qui inspire confiance à l’administration…). J’ai du faire faire un certificat de nationalité française. C’est long, c’est pénible, les interactions avec le pôle nationalité sont loin d’être agréables MAIS c’est le seul document qui prouve indiscutablement la nationalité, il est valable sans limite de temps et même une copie fait foi… et cela évite de se trouver à la merci d’un fonctionnaire qui se fait un « power trip » pour rien. Tout ca pour dire qu’à un moment où vous avez un peu de temps, je vous conseillerai de le demander ce fameux papier car les bénéfices sont indéniables. (Bon j’espère que ca ne fait pas vieille-c*nne-donneuse-de-lecons, c’est juste un avis amical… c’est la première fois que je commente donc je dois aussi vous féliciter pour le blog que j’ai bcp de plaisir à lire !!)

  3. « On est français non pas au sens de Liberté, Égalité, Fraternité, les Lumières, Voltaire, la Révolution et que sais-je encore, mais bien parce que l’on partage un héritage culturel, historique, culinaire commun. »

    Pour ma part je me sens Français au sens de … et pas parce que je partage un héritage culturel avec …

    « Je sais bien que les Gaulois ne sont pas mes ancêtres. »
    Comme de la plupart des Français.

  4. Si ça peux te rassurer je n’aime pas les pois chiches et encore moins le raï.

    Et si peux te « rassurer », on peut avoir les mêmes problèmes sans avoir une tête de bougnoule. Mon mari est français, né à l’étranger de 2 parents français, parce que son père bossait à l’étranger à ce moment là. Ils ont toujours eu la nationalité française. Mais ils sont pieds noirs. Ma belle-mère est née à Alger, en France à l’époque.

    Mais là un mec né à l’étranger d’une mère née à Alger… Impossible de lui refaire son passeport et de l’autoriser à se marier, tellement il était pas français malgré sa belle carte d’identité plastifiée.

    Il était furax. Heureusement on est tombé sur une employée du Tribunal sympa, compétente, qui a fait tout le boulot nécessaire pour prouver ce qui ne devrait même pas être à prouver.

  5. Ha ben ça tombe bien ce billet. C’est très fréquent semble-t-il alors que la loi est on ne peut plus claire à ce sujet.
    Je voudrais savoir si M. Valls se fait demander son certificat de nationalité à chaque fois. Si on demande le décret de naturalisation de son père à M. Sarkozy. Si on a fait subir à M. Besson et à sa jeune (déjà ex-) épouse des interrogatoires policiers sur la taille de sa b… et le 2e prénom de sa cousine germaine au 2e degré pour savoir s’ils ne se marient pas pour les papiers.

    J’ai deux idées :
    – Tous les gens qui travaillent à la préfecture, on leur demande leur carte vitale, attestation de droits, attestation de solvabilité de leur banque (je sais pas si ça existe, on invente), avant de les soigner.
    – A un jour donné, on adresse tous en même temps une demande du fameux certificat au tribunal pour les noyer.

    Et sinon, moi non plus mes ancêtres ne sont pas Gaulois. Personne, en fait. C’est une invention de la fin du XIXe siècle à but nationaliste pour se différencier des germains, ancêtres des Allemands. (Alors que les Francs sont des germains !) Lire « des Gaulois aux Carolingiens » de B. Dumézil.

  6. Ah ah. Moi je ne suis (toujours) pas Française (mais Européenne), mariée depuis 10 ans à un Français avec qui je vis en France depuis 2002. Trois enfants communs français. La dernière employée d’état civil (en préfecture) que j’ai eue en ligne exige que j’aille passer un examen de « français langue étrangère », parce que sur le formulaire, il n’est pas prévu que le français puisse être ma langue maternelle, puisse être une des langues nationales et officielles d’un autre pays que la France. Je rechigne, tu penses.
    (à noter que d’après le site du Service Public, cet examen n’est pas obligatoire selon quelques modalités (diplôme en français, entretien avec employé etc). Apparemment, cette information n’est pas connue des employés…)

    Mais c’est cool, dans ma mairie on m’a dit que, je cite « vous ça va, ça se voit pas que vous êtes étrangère ». 0_0

  7. Toujours un super blog, encore bravo.
    Une petite précision qui n’enlève rien à l’absurdité des situations décrites ci-dessus, la validité des cartes d’identité a été prolongée récemment :

    « A partir du 1er janvier 2014, la durée de validité de la carte nationale d’identité passe de 10 à 15 ans pour les personnes majeures.
    Les cartes d’identité concernées par l’allongement de 5 ans sont :
    – les nouvelles cartes d’identité sécurisées délivrées à partir du 1er janvier 2014 à des personnes majeures.
    – les cartes d’identité sécurisées délivrées entre le 2 janvier 2004 et le 31 décembre 2013 à des personnes majeures. »

    ça peut servir à tout le monde et j’espère particulièrement dans le problème de paye de notre ami blogueur.
    Bien amicalement

  8. Tiens ça me rappelle quelle que chose! pour pouvoir m’inscrire à l’ordre des médecins portugais il m’a fallu un tas de paperasses …et , malgré passeport et carte d’identité français valides, ce fameux certificat de nationalité (une galère pour l’obtenir, parce que je n’étais déjà plus domiciliée en France) Parait que il n’y a que ça qui prouve ta nationalité.

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