Au bout du couloir

Etudiante, j’ai fait pas mal de petits boulots, plus ou moins en rapport avec le milieu médical.
Celui-ci m’a particulièrement plu, même s’il m’est arrivé des histoires un peu tordues. Arff, peut-être PARCE qu’il m’est arrivé des histoires un peu tordues. Celle-ci est vraiment affreuse, en fin de compte. On pourrait dire qu’elle m’a carrément ouvert les portes de la perception, quelque part…

J’ai travaillé en prison.

En tant qu’externe, on a le droit de faire des dépannages comme infirmière. Cela dit, la théorie n’étant pas la pratique, autant être dans un service où notre incompétence technique ne met en danger personne. J’ai donc tenté, comme plein d’autres, de faire infirmière en psychiatrie. Peu de gestes techniques, une équipe qui gère et connaît les ficelles : en essayant d’être sociable, dégourdie et pas paresseuse, ça pouvait le faire, en gros.

Cette boîte d’intérim proposait des remplacements, et j’ai commencé en secteur fermé dans un hôpital psychiatrique. Oulala lala, c’était horrible. Me faire courser par des psychotiques, ne pas avoir le droit de toucher aux médicaments (« Non mais toi, va chercher des gants à la réserve plutôt »), un jour dans le bâtiment 22, un jour dans le bâtiment 14, c’était l’angoisse chaque matin. Je servais à rien et j’étais pas très rassurée.
Quand mon responsable à la boîte d’intérim m’a proposé un plan-au-long-cours, j’ai écouté moyen, plus trop chaude pour aller empêcher untel de bouffer des mégots, ou attendre en souriant qu’une nouvelle équipe dont je n’avais pas encore gagné la confiance me confie une petite mission. Sauf que c’était en prison, son plan. Mais oui, monsieur ! Alors là, j’ai dit banco, c’était trop original pour que je laisse passer mon tour !

Me voilà donc à l’UPH de GrossePrisonDeBanlieue. L’UPH, ou Unité Psychiatrique d’Hospitalisation, est un petit bâtiment, à part, avec sa cour de promenade à part aussi, dans le Grand Quartier (comme on dit dans le jargon technique), c’est-à-dire pas dans l’hôpital pénitentiaire quoi. Il faut entrer dans la prison, ne jamais oublier son passe à la maison, laisser son portable dans un casier à l’entrée, passer les rayons X, puis plein de portes avec plein de clefs, etc. Il y a ici les détenus condamnés mais jugés responsables (sinon ils seraient en UMD, autre histoire), ou les prévenus (= pas encore jugés) qui ont besoin de soins psychiatriques. Parce que, malgré tout, c’est un secteur de soins, même si c’est… la taule.

J’y suis avec une équipe d’infirmiers spécialisés, qui méritent d’être connus soit dit en passant, qui me guident dans ce monde vraiment à part.
Je plante le décor vite fait.
Il y a plusieurs étages, un peu « à thème ». Chaque détenu/patient est seul dans sa cellule, de part et d’autre d’un couloir pas trop long. A un bout du couloir : l’escalier et le bureau du gardien. A l’autre : notre bureau et une salle d’entretien. Il y a aussi une pièce (ou deux ? Je ne me rappelle plus) pour la bibliothèque et les activités thérapeutiques de groupe (jeux de rôle, peinture/musique, groupes de parole, etc.)
Mon étage est celui des agresseurs sexuels sur mineurs. Les pédophiles. Les « pointeurs ». Plutôt que de me faire fuir, ça a tendance, bizarrement, à me rassurer : 1/ je ne suis pas la cible ; 2/ ils sont enfermés, à clef ; 3/ personne n’a une voix dans sa tête qui lui dit de me découper en rondelles de 4 cm dans le sens de la largeur si mon tee-shirt est bleu. C’est trivial, mais ça a été important pour moi au départ. Les pervers, je pensais que c’était plus simple à gérer que les psychotiques, en tant que novice. Haha, cruche.

J’ai un rôle bien défini ici : préparer les piluliers, distribuer les médicaments en même temps que la pitance, suivre des cours de dessin ou jouer au ping-pong (hihi), accompagner en entretien la psychiatre responsable qui note inlassablement « à étayer » dans les dossiers, etc. Je passe aussi pas mal de temps dans le bureau avec les infirmiers à apprendre des choses que je n’apprendrai plus jamais ailleurs. Je n’ai cependant pas le droit de participer au groupe de parole spécifique aux agresseurs sexuels sur mineurs, qui ont un projet thérapeutique bien défini, « à la canadienne », pour la prévention de la récidive, toussa toussa. La vie suit son cours, très parallèle, et je me plais bien ici. On m’a fait ma place, progressivement, avec beaucoup de bienveillance.

Il n’y a cependant pas que des agresseurs sexuels sur mineurs à mon étage. Il y a aussi, cet été-là, deux paranoïaques, un prévenu suicidaire, et un agresseur sexuel sur adultes (multirécidiviste). C’est lui mon histoire…

Ce jour-là, il sonne. Ah oui, pardon, comme c’est un lieu de soins, il y a une sonnette. Les détenus peuvent appeler en cas de « crise » de quelque chose et demander un entretien en urgence avec l’infirmier. Moi, quoi. Et lui, il sonne pour me voir, parce qu’il est en crise. On dira pour faire joli que c’est une bouffée d’angoisse ou de frustration. En vrai, c’est un trop plein de compulsions masturbatoires envahissantes, et il veut parler.
Je le reçois dans la salle dédiée, au bout du couloir. Un petit cagibi avec 3 chaises, et une fenêtre en altitude. Le gardien m’a ouvert la porte de sa cellule, nous a accompagnés jusque là, et nous a laissés (secret médical, normal) pour retourner à son poste, à l’autre bout dudit couloir. Professionnelle en herbe, je tente de le laisser parler, sans intervention condescendante ou autoritaire, ni conseil de bistrot. J’essaie de me souvenir de l’attitude de la psychiatre. Je m’en sors pas trop mal je crois. Pourtant c’est un vrai, le mec, un pervers charmant qui soigne le choix de ses mots, rebondit, flatte, maîtrise et contrôle tout, le rythme comme le ton de la conversation, tout-puissant. On est en prison, je me sens en sécurité, physiquement parlant. Mais je reste attentive tout de même, au cas où il tente de me la faire à l’envers, ou commence à discuter de tout et rien. C’est pas mon pote. C’est MOI le soignant, donc je gère. Je crois, cruche.
Je prends l’initiative bizarre, à un moment, de retourner chercher mon mug de thé qui m’attend dans la pièce en face. Je sors et reviens en moins de dix secondes, tout en jetant un discret coup d’œil au couloir, vide, puisque le gardien est à l’autre bout, à faire des mots croisés.

Mais quand je reviens dans la pièce, tout a changé. Je m’assois, mon thé sur les cuisses, mais « y a comme un truc ». Je ne trouve jamais les mots parfaits pour dire ce que j’ai ressenti. Mais je peux dire ce que j’ai vu : son regard. Dense, noir. Aucune autre fois dans ma vie je ne me suis sentie PROIE comme cette fois-là… C’est le cerveau reptilien qui parle, sans doute, mais j’ai vu, j’ai VU dans ses yeux (bordel) le prédateur. Un truc qui te glace, qui te paralyse, instinctivement, un truc que tu SAIS, au fin fond de tes réflexes ancestraux. J’ai senti comme une vague de lave froide qui part du bide et déferle en une seconde vers tout le reste du corps. Une peur infinie, la vraie terreur. J’aurais pu broyer le mug dans mes mains tellement je me suis raidie à cet instant. Le regard fixe, froid et brutal de cet homme m’a transpercée. Nom-de-Dieu-de-nom-de-Dieu-de-NON-t’as-pas-le-droit-non-mais-dis-NON, COLERE ! TU N’AS PAS LE DROIT DE ME REGARDER COMME ÇA ! Merde !

La colère me fait sortir de ma sidération, je brise le silence. Je veux du son, pour ne plus bloquer sur cette image, je me bouge, j’agis : « Ça va monsieur ? J’ai l’impression que vous êtes mal à l’aise ? » (non, mais pourquoi j’ai dit ça, franchement ? Avec un air de défi en plus).
Et lui, comme sortant d’un rêve, sursaute et me répond en bafouillant un truc sans sens. Monsieur JoeLeContrôle bafouille et bégaie !? Non, mais NON quoi ! Et avant que j’aie fini de me ressaisir complètement il me dit, les yeux dans les yeux : « C’est que euh, quand vous êtes revenue là, quand je vous ai vue, bon, je vous le dis, hein, j’ai pensé à vous agresser » comme un aveu expiatoire.
Colèèèèèèèèèèèère. (Je sais, j’ai pas le droit.) Mais colèèèèèèèèèère quand même !
« Ah bon ? Et vous auriez pu ? » (encore défiante, mais arrête ! Il te dit qu’il a voulu te violer, tu comprends ???)
«  Ben non, euh, vous êtes mon infirmière, euh, vous vous occupez de moi, euh, j’aurais jamais pu, euh » Raaaaaaaaaah, mais what ? Il bafouille !! LUI ? Ses yeux esquivent, il se tortille, et il bafouille !
« Ah ouiiii ? (à ce moment là se battent salement dans mes tripes le soignant distant contemplatif et la femme pleine de rage qui a envie de lui couper la *bip*) Et pourquoi vous ne l’avez pas fait hein ? Vous avez pensé à la punition ? » Mais qu’est-ce que je dis… Qu’est-ce que je dis ? J’ai un prédateur re-con-nu face à moi, sans protection, et je le provoque, en le prenant de haut ? Quelle cruche, mais cruchecruchecruche ! C’est quoi ce délire, un combat de coq ? Un concours de panache ou de bluff ? Mais qu’est-ce que je fous là ?
« Oh non non ! (il s’offusque et devient archi mielleux) Je vous respecte trop. Vous êtes si gentille ! » Blablabla, il enchaine sur son respect des soignants représentant la pureté (et la justice, la sagesse, le savoir, tout ce qui est bon, enviable etc.) entre dans un discours obséquieux, s’écrase progressivement, allant jusqu’à la demande plus ou moins explicite de castration, cette sainte castration salvatrice, offrande, symbole de son repentir, pour sa rémission. Incroyable. Qu’est-ce que je fous là… Mais qu’est qu’est-ce que je fous là, moi, maintenant, pourquoi.

L’entretien a tourné court, bien sûr, mais calme et posé.
Je l’ai raccompagné à sa cellule. Le gardien nous a rejoints, ne pouvant pas deviner ce qui s’était joué là, au bout du couloir. D’ailleurs, aurais-je eu le temps de crier ? Aurait-il entendu ? Aurait-il pu me protéger, si jamais ? Ces questions, et d’autres, m’ont traversé l’esprit au « moment du regard », se sont empilées, tellement vite, dans l’effroi et le désordre, vainement ; à tel point que j’ai réagi en dépit du bon sens, débordée.

On a fermé sa porte. Clic clic, le trousseau qui glingue, résonne, puis le silence.
Je suis retournée à mon bureau, avec mon mug de thé froid plein, comme un automate, encore drapée de dignité feinte.
Je me suis assise.
Et j’ai pleuré. J’ai pleuré en tremblant puis j’ai pleuré de rage, j’ai pleuré sans limite, bruyamment, j’ai tapé, grogné, j’ai pleuré fort, fort, de tout mon ventre, de toute ma peau. Puis j’ai appelé l’infirmier de l’autre étage. Il est venu en courant. J’ai tout raconté. Il m’a consolée.

Je n’ai pas été blessée. Il ne s’est rien passé.
Mais ce regard-là, il m’a bouleversée. Pour toujours.

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13 réflexions sur “Au bout du couloir

  1. Pingback: Vol au-dessus d’un nid de foufous (2) : Un jour sans fin | 2 Garçons, 1 Fille : 3 Sensibilités

  2. Ta réaction est tellement compréhensible…
    Je reste tout de même un peu perplexe face au manque de sécurité dans une situation aussi évidemment dangereuse.

    • Compréhensible, je me demande encore…
      Pourquoi ça m’a mise en colère? C’est curieux, en vrai, d’être en colère. J’ai beaucoup débriefé cet épisode avec les infirmiers (comme je les ai kiffés…). C’est bizarre de bloquer en mode « non mais dis donc, toi, tu me regardes pas comme ça hein? T’arrêtes direct ou j’te pète la gueule ». C’est humain, oui, mais je reste assez troublée de m’être vue réagir comme ça…
      Je me suis autant surprise à reconnaitre intuitivement un regard qui veut dire danger, qu’à réagir en attaquant plutôt qu’en fuyant. Le genre de situations qui te montrent qui tu es, potentiellement.

  3. la force et le nuisance possible d’un regard /très impressionnant
    en centre fermé il est très facile de faire des erreurs, d’appréciation ou de positionnement en tant que soignants , l’une d’elles très minime m’a valu un coup de poing dans la gueule que je n’ai pas oublié

  4. Wow, merci pour ce récit. Je n’ai bossé en prison qu’à partir de l’internat, mais l’équipe avec qui j’étais (somatique et psy) m’a appris énormément. Je retrouve cette ambiance dans ce que tu dis de tes collègues.
    Pour la sécurité en salle d’entretien : il n’y avait pas de bouton ou de barre « alerte »?
    Enfin pour l’entretien, j’ai l’impression que malgré la menace et la difficulté, tu t’en es pas si mal tirée, je veux dire médicalement. Tu as su sortir de la situation agresseur-agressé dans laquelle il te projetait, ça a permis de re-contextualiser (« vous êtes l’infirmière »). C’est très difficile (euphémisme) de garder la juste distance soignante avec ces patients pervers.

    • Non, pas de bouton d’alarme! C’est vrai ça, j’avais oublié… Alors qu’en secteur fermé de psy, il y en avait partout dans les couloirs.
      Ce qui m’a piégée dans la fameuse distance soignante, c’est que je n’imaginais pas le danger venant de là. Enfin, OUI, le gars, c’est un violeur, bon. Mais dans cet endroit, à ce moment, c’était pas ça ma crainte. Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait me serrer dans un coin (jusqu’à ce qu’il me regarde « comme ça »). Je partais du principe (implicite, et jamais verbalisé) que le fait qu’il soit dans une prison le menottait en quelque sorte.
      Pour moi, le danger venait surtout de ce que je pourrais potentiellement dire comme connerie (une « gaffe » de débutant) ou s’il commençait à m’entrainer sur des terrains glissants (à la Clarisse Starling). J’étais attentive à ne pas me laisser embarquer MOI, et que ce soit bien de LUI qu’on parle.
      Je ne m’attendais pas du tout à ce coup-là. Brut, et violent. Beaucoup plus « frontal » en fin de compte que ce que je m’étais, plus ou moins, préparée à affronter. Rattrapée par la réalité crue.

  5. le gardien savait trés bien ce qui se passait
    et si j’étais responsable de cette unité ça ne se serait pas passé, la boîte à claque
    mais vous vous souviendrez de cet autre monde qu’on enferme faute de mieux et c’est bien, ne les oubliez pas , ni les gardiens, ni les soignants ni les détenus
    j’ai aimé ce texte, votre regard, votre humilité, votre solidité, pleurer c’est comprendre

    • C’était il y a 11 ans. Je n’ai pas oublié. Ni les sales histoires, ni les belles, et encore moins tout ce que j’ai appris dans cette petite ville si spéciale. J’ai fait ce « job » 2 étés de suite, comme quoi, ça m’a plu!

  6. Cela fera 2 ans bientôt que je suis médecin en prison. Un évènement récent m’a fait prendre conscience que l’on banalise largement les situations potentiellement dangereuses dans la pratique. Appuyer sur l’alarme, certes, c’est possible. Il y a tant de situations où on devrait le faire, sans même aller jusqu’à l’agression physique. Pourquoi le fait-on si rarement, en cas d’insultes, de situations d’humiliations, de ton qui monte? Aurais-tu appuyé si tu avais eu une alarme? Rien n’est moins sûr…
    Merci pour ton témoignage qui insiste sur le travail des équipes, et la solidarité qu’elles sont capables de déployer en cas de coup dur.

    • Vraie question, en effet: aurais-je sonné?
      Ici, je ne crois pas. Comme je n’ai pas hurlé « SURVEILLAAAAAAAANT! ». D’abord parce que j’ai bloqué. J’ai été tétanisée. Ensuite parce que, tu as raison, on le fait rarement, croyant probablement toujours que c’est « un peu trop tôt », et que si on déclenche l’alarme, faut être prêt à ce que soit officiellement déclaré la mode bagarre. Je pense qu’on recule le moment où l’on avoue que oui, là, c’est le fight.
      Je me suis fait emmerder plein de fois au cabinet. On a crié, on a levé la main sur moi, plusieurs fois. Mais tant que le coup n’est pas vraiment parti, on se croit sans doute encore en position de gérer sans en arriver là. Je n’ai appelé la police qu’une seule fois, quand j’ai fui devant un mec agressif en l' »enfermant » dans la salle d’attente. Je n’ai décroché mon téléphone pour faire ce fameux numéro que quand je l’ai entendu jeter des chaises contre les murs etc. Et encore, j’hésitais. pas sur le fait qu’il fallait, mais sur le moment du « quand ». Trop tôt, on a honte d’être alarmiste. Trop tard, ce n’est même plus la peine de le faire. Subtil dosage, n’est-ce pas?

  7. Merci pour ce témoignage bouleversant, je n’ai pas pour habitude de commenter mais là : votre regard sur les autres m’émeut, votre courage force mon respect, votre humilité et force intérieure me touchent, vos pleurs et colères vous font vivante sous cette blouse….Bravo et merci pour ces écrits !

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