Vol au-dessus d’un nid de foufous (2) : un jour sans fin

J’ai 19 ans, ma maigre pratique du soin se résume jusqu’alors à un « stage infirmier » en début de deuxième année, et quelques matinées passées à l’hôpital à apprendre la séméiologie ; je viens de prendre mon poste d’aide-soignant à l’UMD pour l’été, je suis encore un peu perdu.

À vrai dire je ne sais pas encore trop à quoi m’attendre. Je fantasme plus ou moins sur des patients solidement contentionnés, ou lobotomisés lourdement sédatés.
Sauf que non : miracle de l’accoutumance, je trouve mes nouveaux protégés étonnamment bien réveillés malgré les doses de psychotropes d’hippopotame qu’ils reçoivent. Vigilance constante.

Il y a bien plus qu’un haut mur garni de quelques fils électriques qui nous sépare de la vraie vie. À l’intérieur, le temps s’écoule différemment, lentement, très lentement, et il érode tout le monde, soignants compris.
Le matin, après de brèves transmissions, nous commençons par réveiller les patients.
« Bonjour monsieur, vous me suivez pour la douche ? » On se fout gentiment de ma gueule : ici pas de « monsieur », pas de vouvoiement, tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom. Tromper l’ennui, gagner la confiance, mais ne pas se méprendre sur les relations à tisser, bien placer le curseur, rester aware. Soit.
Me voilà donc en train de surveiller les douches communes, m’assurant que tout le monde se savonne bien. La propreté avant tout. Avant le petit-déjeuner en tout cas.
Comme à chaque repas, les médicaments sont avalés en présence d’un soignant : « Ouvre la bouche pour voir ? OK, c’est bon. » Vigilance constante.

Certains patients auront une évaluation psychiatrique programmée lors de cette matinée. Les autres qui le désireraient peuvent de toute façon être reçus en entretien, avec un infirmier ou un médecin. Évidemment il n’est pas dans mes compétences d’en mener moi-même, on me demande juste de relayer la demande si elle m’est adressée, ou éventuellement de détecter un pensionnaire en souffrance si je suis un peu dégourdi. Vigilance constante.

À part ça, il faut faire en sorte qu’ils ne tournent pas trop comme des fauves en cage. Une vraie gageure.
Certains ont gagné le droit de travailler à l’atelier, selon leurs compétences et la confiance qu’on leur accorde pour les laisser manipuler des outils : ça va du conditionnement d’agrafes dans des petites boîtes en carton, à la fabrication de meubles. Ils reçoivent en échange un maigre salaire.
Pour les autres, c’est la salle commune. La télévision rencontre plus de succès que la lecture. On propose de m’affecter aux activités, comme c’est souvent le cas avec les « p’tits jeunes » ; j’accepte avec enthousiasme. Me voilà chargé des jeux de société, des jeux de cartes, du billard…
« Le billard… Mais, euh… Genre avec les boules et les queues ?
– Tu en connais un autre ?
Mais c’est pas un peu dangereux ?
– Moins que l’inaction. En revanche, garde-les toujours dans ton champ de vision.
– …
– …
– Et, euh… Je dois faire exprès de perdre ou quoi ?
– Bien sûr que non ! Un des traits fréquents des malades ici, c’est l’intolérance à la frustration. Perdre à un jeu rentre dans ce cadre, on pourrait presque dire que c’est une petite partie du traitement. »

Midi, déjeuner, médicaments, « Ouvre la bouche. Merci. »
L’après-midi rebelote (et parfois littéralement, haha). Les heures passent ainsi jusqu’au soir, et avant le coucher à nouveau : dîner, médicaments, « Ouvre la bouche. Merci. » Puis elles passent et repassent encore quasi à l’identique le lendemain, et le surlendemain, et ainsi de suite.
Ma présence amène une certaine nouveauté. Certains patients apprécient le regain d’activités, d’autres profitent de ma candeur pour tester de nouvelles limites : mes limites. Mais finalement ils sont plutôt calmes.

Mon niveau de billard redevient vite celui qu’il était au lycée. Je suis en train d’éclater mon troisième adversaire de l’après-midi, qui a il est vrai un peu de mal à assurer sa coordination psychomotrice. Il paraît que ça fait du bien à sa tolérance-à-la-frustration-machin là… Il est en train de me redemander pour la douzième fois si c’est bien les pleines qu’il doit rentrer quand une table traverse la pièce et vient se fracasser bruyamment sur le mur derrière le canapé. Camisole chimique mes fesses : un des pensionnaires vient de la balancer à la tête d’un de ses compagnons, au motif d’une vague dispute.
Notre lanceur est maîtrisé par deux infirmiers avant que j’aie pu esquisser le moindre geste. Allez directement en cellule d’isolement, ne passez pas par la case « ping-pong. » Vigilance constante putain !

La vraie vie n’est qu’à quelques mètres. Mais pour invisible qu’il soit, chacun ou presque a bien conscience du profond gouffre qui la sépare de l’intérieur des pavillons de l’UMD.
Je rentre, un peu fatigué, en faisant cracher du punk à l’autoradio de la Twingo maternelle. Quatre jours déjà, presque une éternité.

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2 réflexions sur “Vol au-dessus d’un nid de foufous (2) : un jour sans fin

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