J’aurais voulu être une rock star

Ce billet inaugure un nouvelle section intitulée « Explosions textiles » inspirée du projet éponyme de Nasty Samy : l’ancien guitariste de feu-SECOND RATE (dont -et avec qui- on a déjà parlé ici) a dirigé la rédaction d’un recueil regroupant les textes de 45 auteurs gravitant autour du fanzinat et de la scène punk/hardcore/metal française, racontant la naissance de leur passion musicale par le biais des circonstances d’achat de leur premier T-shirt de rock. C’est un chouette livre, qui peut facilement se commander en ligne.

 

D’où viennent nos passions ?
Est-on prédestiné dès le départ à s’embraser pour une chose plutôt qu’une autre ? Adopte-t-on les goûts de nos proches, par capillarité ? Ou on contraire se construit-on par opposition ? Emprunte-t-on ces chemins au hasard ?
Probablement un peu de tout ça.

Aussi loin que je me souvienne je crois avoir toujours baigné dans la musique. Avec ma mère tout d’abord, qui écoutait beaucoup de classique. En rentrant à la maternelle, je connaissais quasiment « Carmen » par cœur. À 5 ans, elle m’inscrivit aux cours de solfège (c’était nul), à 6 ans au conservatoire pour y apprendre le piano (c’était nettement plus ludique). Après onze années de ce régime, le bilan n’est pas mirifique : je ne sais toujours pas lire une partition !
Pour apprendre un morceau, je commençais par galérer quelques jours pour déchiffrer une main, puis l’autre, et m’efforçais de retenir consciencieusement le dessin de mes doigts sur les touches. Aux auditions, je tentais de donner le change avec ma partition sur le pupitre ; mais j’aurais aussi bien pu l’ouvrir à une autre page, pour la déconne. Tout ça était (est toujours) du chinois. Il ne fallait surtout pas que je m’arrête en cours de route : si je me trompais quelque part tout était foutu, impossible de savoir où reprendre.
Au point que je me demande même si quelques années plus tard quand je me suis mis à consommer du punk comme un goinfre, ce choix d’une musique donnant la primauté à l’émotion plus qu’à la technique n’était pas un peu une justification a posteriori de mes propres lacunes.

Au fil du temps ce hobbie du mercredi après-midi devint vite pour moi une passion dévorante. Le déclic fut un poste radio/CD/K7 qu’on m’offrit à Noël. À partir de ce moment précis -je devais avoir 8 ou 9 ans- j’ai plus ou moins essayé de bercer chaque seconde de ma vie par un fond sonore. Au lever, sous la douche, pour faire mes devoirs, etc.
Inutile de préciser que les négociations concernant l’achat d’un walkman ont rapidement été mises sur le tapis, mes bons résultats scolaires et mes yeux de cocker achevant les réticences de mes parents sur le risque de dommages auditifs irréversibles (aujourd’hui je suis un peu sourd, mais je blâme surtout la pratique intensive de la masturbation commencée à peine plus tard).
J’ai commencé humblement, en copiant sur K7 tout ce qui me tombait sous la main. Tout d’abord les CD qui traînaient à la maison (en plus des opéras : de la chanson française et du rock des 60s/70s). Puis j’ai eu des velléités d’émancipation, en empruntant par exemple à un pote les K7 contrefaites qu’il achetait en masse chaque été en Pologne, à 10 balles l’unité. Sauf que lui aussi était plus ou moins piloté par ses parents, du coup on trippait sur QUEEN ou Simon & Garfunkel alors que nos congénères se déhanchaient sur le « Dangerous » de Michael Jackson (ou pire, ACE OF BASE).

On ne savait pas trop où pêcher nos idées jusqu’à ce qu’on découvre Oüi FM. Alors, ouais, ça semble incongru de dire ça en 2014, mais il fut un temps où cette radio était recommandable (si, si). Et attendez, asseyez-vous, même M6 avait des créneaux dédiés à l’époque, ainsi nous ne manquions jamais « Rock Express » ni  « Best of trash » (sic). Bon, OK, ils n’étaient pas super au point sur l’orthographe exacte de thrash metal, mais j’y ai par exemple découvert les premiers clips de DEFTONES, quelques mois avant de pouvoir trouver « Adrenaline » en import en France.
Bref, l’achat de CD devint rapidement mon premier poste budgétaire (ça doit encore être à peu près vrai aujourd’hui), et je fus tout naturellement étiqueté « hardos » dans la cour du collège. C’était déjà fort, ce sentiment d’appartenir à une communauté (celle qui avait raison, en plus), mais encore insuffisant : après tout ça n’était pas marqué sur mon front, un observateur extérieur n’aurait pas pu dire si j’étais dans le droit chemin des gens qui écoutent de la vraie bonne musique, ou si je me fourvoyais à écouter des conneries inaudibles (c’est à dire, en gros, tout le reste : Patriiiiick Bruel, le rap, la techno-dance-machin-schtroumpf). Laisser potentiellement planer un tel doute était inadmissible aux yeux de mon intransigeance musicale naissante. Il fallait faire plus, s’afficher, revendiquer !

Mon premier T-shirt de rock, je l’ai trouvé complètement par hasard, en vacances en Irlande avec mes parents. Je l’avais repéré dans la vitrine d’une boutique improbable, un peu quincaillerie, un peu magasin de souvenirs, un peu on sait pas trop quoi. Un T-shirt noir (évidemment), manches longues, à la gloire de SOUNDGARDEN. À l’époque, l’album « Superunknown » et son hit planétaire « Black hole sun » avaient un peu plus d’un an. C’est bien simple : je considérais ce disque comme le joyau de ma collec, et Chris Cornell était mon chanteur préféré de tout l’univers ; je connaissais la moindre mesure de chaque chanson, j’avais recopié toutes les paroles dans mon cahier de texte pour m’y replonger à loisir, fallait pas venir me chercher sur le sujet !
L’imprimé sur le torse reprenait la couverture de « Badmotorfinger », leur album précédent, mais un peu à l’arrache, comme si elle avait été redessinée par un handicapé de la géométrie. Dans le dos, un arbre dont les racines formaient le nom du groupe. Et sur une manche, à nouveau un SOUNDGARDEN, au cas où on n’aurait pas bien compris. J’étais passé plusieurs fois devant avant de tenter ma chance, profitant des bonnes vibrations des vacances pour faire accepter à ma mère de m’acheter ce qu’elle considérait être une horreur (un peu à juste titre, avouons-le). En taille L bien sûr, inconscient que j’étais que nager dans des fringues trop grandes ne te donne ni l’air cool, ni l’air baraqué quand tu as une carrure de crevette.

De nombreux autres allaient suivre. J’avais maintenant un uniforme. Celui qu’on pouvait porter en allant purger des heures de colle, pour tenter de montrer qu’on n’en avait rien à foutre (heures de colle ramassées par exemple pour avoir communiqué en cours avec un alphabet dérivé de la langue des signes, tu parles d’un rebelle en carton). Celui qui permettait d’affirmer qu’on détenait la vérité, et qui pouvait valoir un petit hochement de tête approbateur en croisant un congénère dans la rue. Celui enfin qu’on arborait en allant sautiller dans des salles obscures. Marrant comme j’avais reproduit sans le savoir le modèle de mon père, avec ses cheveux longs dans le rôle de l’armoire à T-shirts, et dont j’appris plus tard qu’il fut au même âge un gros consommateur de disques et de concerts.
Mon premier concert de rock d’ailleurs, c’était bien évidemment SOUNDGARDEN, quelques mois après les fameuses vacances irlandaises[1]. Vêtu de mon uniforme et de mes Caterpillar coquées, j’étais prêt à affronter mon premier pogo. J’en suis reparti suant et heureux. Là encore, le premier d’une longue série. Toujours en cours…

Soundgarden 1 Soundgarden 2
Privilège d’une croissance restée modeste, il me va encore COMME. UN. GANT.

– –
1. Je précise « de rock » parce qu’il y avait bien eu Dorothée genre dix ans auparavant, mais je m’arroge le droit d’estimer que ça ne compte pas. []

Publicités

Une réflexion sur “J’aurais voulu être une rock star

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s