La fibre musicale

Iron Maiden, Megadeth, Suicidal Tendencies, Sepultura, Ska-P, System of a Down, Less Than Jake, Mastodon, Anthrax, Cypress Hill, Manowar, Trust
Peu importe le style, le sous-genre, la micro-niche musicale : quand tu sors du métro et que tu cherches la salle de concert, contente-toi de suivre les T-shirts. Sauf le mien. À la rigueur, fut un temps, tu pouvais me repérer à la chevelure.

Un concert c’est : du bruit, de la foule, de la bière, des clopes, des cheveux, de la sueur, de la joie, de la bière, des têtes qui bougent et, dans les festivals d’été, de la poussière, et encore plus de bière.
Ça demande pas mal de préparation : des Doc Martens, des vraies, coquées de métal, pour réceptionner le biker de 120 kilos qui saute pas droit (cf. la bière et la joie) ; et surtout choisis bien la taille, pas ta pointure pile, quitte à rajouter une semelle ou une paire de chaussettes. Un futal type treillis, avec ces poches le long de la cuisse qui ferment bien, pour pas paumer la thune (pour la bière), les clopes, le portable, le ticket de métro du retour, les boules Quiès™ et, dans mon cas, les binocles. Avec une bonne ceinture, aussi. Selon la saison, un pull. Le genre qui se porte tout seul, pas besoin de manteau. De la grosse maille, c’est parfait, parce que quand tu noues les manches autour de la taille, ça tombe pas.
Et puis un T-shirt. L’accessoire de mode. Le message. Le truc qui dit « Je les connaissais avant qu’ils soient cools » ; ou encore « J’ai pogoté dans un pit de Napalm Death » ; mais surtout « On est pareil, toi et moi.»

Je vais être honnête : j’ai toujours foiré ça. Je me suis jamais arrêté devant le stand de merchandising après le concert. Si tu étais au Hellfest en 2009, tu m’as sûrement repéré : le mec avec un T-shirt uni jaune. Je m’étais dit que c’était sûrement le meilleur moyen pour mes potes de me retrouver si on se perdait (j’ai eu raison).
J’ai toujours choisi mes T-shirts de concert avec trois impératifs : ne doit pas craindre les aspersions de bibine (ou pire…), ni les brûlures de sèches, ni la déchirure pendant le slam. Bonus : être remarquable. À ce titre, mon favori a longtemps été celui du Goéland : « Parental advisory : explicit elephant. » Avec un éléphant dessus, donc. Increvable. Je l’ai encore. Je l’arbore fièrement le dimanche, quand je bricole ou que je déménage un pote.

Mon seul T-shirt de concert authentique, je ne l’ai jamais mis en concert. Enfin, pas à ceux des autres. Celui-là, j’ai utilisé pleinement sa fonction signifiante. C’était un T-shirt qui commémorait la tournée mondiale de Deep Purple entre 1993 et 1994 pour l’album « The Battle Rages On »
Gris anthracite, manches courtes, un D et un P entrelacés, un dragon à deux têtes, et au dos les 67 dates de la tournée. Je l’ai acheté pendant un séjour linguistique à Malte dans un genre de piège à touristes, un modèle XL. Quand on a 17 ans, on achète son T-shirt trop grand. Enfin, c’est comme ça qu’on faisait quand j’avais 17 ans, aujourd’hui je sais pas trop.

Ce T-shirt est donc une complète imposture. Arborer un T-shirt de Deep Purple devant quelqu’un qui t’écoute jouer (et quand tu as 17 ans), c’est dire : « Je connais la musique. Je connais mes classiques. J’ai Wayne’s World en VHS. » Je l’ai mis pour aller essayer des pédales à Pigalle (oh, ça va…), pour aller répéter avec les potes dans les salles municipales et dans les garages, pour faire nos concerts (grand tremplin métal/punk de Vidoncle-en-Plouviard, fête de la musique de Cornillard-sur-Flanche).
Ce bout de textile a accompagné mon apprentissage du riff de « Polly » à la guitare, et mes premières tentatives pour apprivoiser le pattern de «  Mary had a little lamb » (la version de Stevie Ray, évidemment). J’ai essuyé dessus le sang de mes premiers steaks, je m’en suis servi pour étaler la vaseline sur la touche (là aussi, je vous vois), pour éponger la sueur sur mon front et sur mes peaux. La seule bière qui ait coulé dessus est de la bonne Guinness de pub, jamais le rafraîchissant breuvage servi dans les festivals.

Je le portais même le soir où, en revenant de répétition avec mon bassiste, on s’est fait arrêter par la maréchaussée. On les avait vu venir. Histoire de leur en donner pour leur argent, on a enlevé les élastiques de nos cheveux, on a éjecté de l’autoradio la cassette de Gershwin qui était en train de tourner, pour la remplacer par une autre de NOFX, et on a montré fièrement nos poitrails. Le dragon de Deep Purple pour moi, les tronches surexposées de Sonic Youth pour lui. Autant dire qu’on avait vraiment des gueules de rebelles.

Au fil du temps, il a pris de la bouteille, comme le reste. Il s’est un peu détendu. Le dessin et la typo se sont craquelés sous l’action patiente des lavages successifs. Son gris s’est terni. Il en est venu à ressembler à mes instruments : les coups de médiator sur la caisse de la guitare, juste sous le chevalet, les traces de baguettes sur le cercle de mes fûts et sur mes cymbales… C’est devenu carrément sentimental. Trop. Un matin, je l’ai filé à ma copine de l’époque. Elle voulait quelque chose à moi pour dormir quand je n’étais pas avec elle. Je me demande parfois ce qu’elle en a fait, quand je reprends ma gratte.

deeppurple


Les billets de la section « Explosions textiles » sont inspirés du projet éponyme de Nasty Samy : l’ancien guitariste de feu-SECOND RATE (dont -et avec qui- on a déjà parlé ici) a dirigé la rédaction d’un recueil regroupant les textes de 45 auteurs gravitant autour du fanzinat et de la scène punk/hardcore/metal française, racontant la naissance de leur passion musicale par le biais des circonstances d’achat de leur premier T-shirt de rock. C’est un chouette livre, qui peut facilement se commander en ligne.

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