Sur la route de Médecine

J’ai 3 ans et quand je serai grand je serai éboueur ! Le matin des poubelles, je dévale les escaliers en slip et, en attendant que mon chocolat chauffe, je grimpe sur la chaise et me poste à la fenêtre de la cuisine en attendant le passage du camion. Quand enfin il arrive je salue vivement mes copains les éboueurs, des grands Noirs qui me rendent mon coucou avec un grand sourire de dents toutes blanches.
Maman n’ose pas décourager ma vocation. Au supermarché, je grimpe sur le côté du caddie et à chaque stop elle m’indique quoi prendre. Bon, parfois elle râle un peu quand même, quand je balance sans ménagement un truc un peu fragile, mais depuis quand doit-on déposer précautionneusement un sac poubelle dans une benne ? Le caddie/camion repart ensuite au son de mes « tut tut » et mes « vrouuuum ! »

J’ai 3 ans et je veux être « dame de piscine » ou alors « monsieur de manège ». J’hésite : « dame de piscine » assouvirait parfaitement mon désir d’être utile à la société (à l’époque où les casiers automatiques n’existaient pas, on aurait été bien embêtés sans les dames de piscine pour retrouver nos affaires sèches après la baignade) tout en comblant mon goût déjà prononcé pour l’ordre et l’organisation (porte-habits numérotés, correspondant à des bracelets numérotés, rangés dans l’ordre de leur numération… rien que d’en reparler j’en ai des frissons). « Monsieur de manège » me permettrait de Lire la suite

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BUSE (Brevet Universel de Séméiologie Élémentaire)

Les stagiaires de 3ème sont rentrés chez eux pour fêter Noël. Mais le sachiez-tu, l’hôpital aussi accueille des stagiaires : des stagiaires de 2ème.
Fraîchement émoulus des affres du concours de première année, les étudiants en médecine classés en rang utile accèdent à l’étape suivante et deviennent des « P2 ». Nombre d’entre eux, et dans une certaine mesure votre serviteur en son temps, considèrent traditionnellement cette année comme plus ou moins sabbatique ; lourd sera le parpaing de la réalité des examens de physiologie respiratoire du premier trimestre sur la tartelette aux fraises de leurs illusions.
En revanche, avec un enthousiasme un peu plus consensuel, la 2ème année de médecine est l’occasion de Lire la suite

Prison Break

Semestre chez le praticien, le « prat » (rien à voir avec lui). C’est le début de notre relation, on commence à peine à se connaître, à s’apprivoiser. Personnellement, j’ai déjà compris que ce prat-là, il est pas du genre à s’emmerder d’explications. C’est le p’tit père tranquille qui attend sa retraite, pas un foudre de guerre à la recherche de la course à l’acte. Il a passé l’âge. Cela dit il est plutôt sympathique, voire un peu boute-en-train à l’occasion.

A 11 heures ce matin-là, la gendarmerie appelle pour l’examen d’un gardé à vue.

En pratique, quand quelqu’un est placé en garde à vue, un médecin vient l’examiner pour Lire la suite

Culture et déconfiture

2ème semestre d’internat. Ce soir-là, je suis de garde aux urgences avec Chef Bizarre.
Chef Bizarre, je ne l’aime pas trop.
Déjà, il est bizarre (je ne parle pas seulement de son look… euh… atypique).
Et puis il parle tout le temps, mais tout le temps ! Il peut parler de n’importe quel sujet, de préférence le plus hermétique possible, ce qui fait qu’au final, il parle tout seul.

Il aime travailler de nuit (ou alors il a besoin d’argent), il est très souvent de garde.
Tel le Basilic de la Chambre des Secrets, il hante les murs de Poudlard l’hôpital depuis Dieu seul sait quand, avec une démarche à la fois chaloupée et dynamique, et ce quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Il peut se mettre en « on/off » à la demande, c’est ce genre de personne capable de démarrer une phrase, s’endormir au beau milieu, et la finir un quart d’heure après quand il se réveille en sursaut.

En revanche, ses prises en charge sont parfois hasardeuses. Enfin, il est bon dans ce qu’il sait faire, mais quand il ne connaît pas trop, il « laisse les internes  Lire la suite

MédeSAINT

16 septembre à l’aube, dans le pays du Bouchonnois, c’est le début de la saison des virus.

« Mais au fond, quelle différence y a-t-il entre le bon et le mauvais médecin ?

– Le mauvais médecin, bon ben c’est le gars qui a un stéthoscope, y voit une amygdale un peu rouge, y balance les antibiotiques. Le bon médecin, c’est un gars, bon ben il a un stéthoscope… euh, y voit une amygdale un peu rouge… bon, y balance les antibiotiques s’il a pas de TDR, mais c’est pas la même chose, c’est un bon médecin.

– C’est assez subtil…

– En fait la différence, c’est que les bons médecins c’était les médecins d’avant. Déjà on était entre couilles, maintenant y a plus que des gonzesses qui veulent pondre. Bon, ben aussi on s’en foutait de dormir la nuit, de faire autre chose de nos week-ends, de participer à la vie du foyer, de voir nos gosses, tous ces trucs de tapettes métrosexuels. Avant, nous les médecins, on était des Saints, oui monsieur, parfaitement ! Les jeunes de maintenant, c’est des feignants, voire des racailles… Nan mais faut leur expliquer aux gens, parce qu’ils font pas la différence après. De toute façon ça c’est des questions à la con. »

Toute ressemblance avec des propos réellement tenus dans la presse par de vrais élus serait un peu inquiétante, heureusement ici personne ne mange de ce pain-là. Personne, de droite comme de gauche, n’oserait sérieusement renvoyer dos à dos les jeunes et les vieux, empilant les clichés de part et d’autres, fantasmant une nouvelle generation vénale, inconsciente des réalités socio-économiques, et une ancienne, disponible 24 heures sur 24, 365 jours par an. Soyez rassurés, les médecins d’aujourd’hui ne sachant pas séparer vie professionnelle et vie personnelle divorcent et se suicident toujours. Tout ceci n’a rien à voir, absolument rien, avec d’éventuels projets de mesures coercitives visant les médecins libéraux, et qui seraient dans les cartons depuis de nombreuses années. Gagner sa vie en soignant des gens, ce n’est pas sale. Avoir une famille à côté et prendre des vacances de temps de temps, non plus.