La peau qui m’habite

Il s’appelle Branldon, il a 18 ans et une maladie des muqueuses sacrément mystérieuse (et un peu grave aussi). Si je donnais dans la blague facile, je dirais que tout le monde sèche sur ses muqueuses. Notre dernier espoir de parvenir à un diagnostic, c’était de biopsier LE truc qu’on n’avait pas encore biopsié, à savoir son prépuce anormalement collé, en réalisant une posthectomie à visée diagnostique.
Sans vouloir vexer personne ou minimiser quoi que ce soit, quand on pense que la vie peut tenir à un prépuce, on se dit qu’on est bien peu de choses…

Je ne vous cache pas que les chirurgiens n’étaient pas passionnés par l’affaire, rapport au fait qu’une circoncision, c’est pas trop avec ça que tu vas avoir le prix Nobel, mais à bons coups d’arguments fella fallacieux, j’avais fini par en trouver un d’accord pour le faire.
Mais quand j’étais allée lui expliquer que surtout, SURTOUT, il faudrait faire bien attention à répartir tous les bouts de prépuce dans tout plein de pots différents : un pour l’anapath, un pour la biologie moléculaire, un autre pour la génétique, sans oublier celui pour la microscopie électronique, et que certains devaient être congelés immédiatement, et que d’autres partaient avec un coursier, et que… il m’avait lancé un regard qui m’avait semblé vouloir dire : « T’es gentille, et d’ailleurs on t’aime bien au village, mais moi tu vois je vais juste lui couper son bout prépuce, si ensuite ça t’amuse de faire de la dinette science dessus tu as toute ma confiance. »

Alors le jour de l’intervention, j’avais missionné Jean, l’externe en charge de Branldon, pour une « Opération Prépuce. » C’était pas exactement le plus dégourdi des externes mais il était plein de bonne volonté. Je lui avais préparé les pots et les demandes, et lui avais moyennement subtilement vendu le truc genre : « Ça te dirait d’assister à une intervention chirurgicale de… euh… pointe, a.k.a. une circoncision ? Tu vas voir c’est trop de la boulette balle ! Et alors tant que t’y seras, si tu pouvais récupérer le prépuce et mettre un bout dans ce pot à bouchon jaune rempli de liquide rose que tu mettras dans le sachet vert avec cette feuille mauve, puis un autre bout… »

Quand ils sont remontés tous les trois du bloc (Branldon, Jean et le prépuce), j’ai bien vu que le moins frais des trois, c’était l’externe. Il avait l’air d’avoir passé une heure difficile à contenir un malaise vagal (identification quand tu nous tiens) tout en subissant les prévisibles blagounettes de chirurgien : « À midi, c’est l’amélioré en salle de garde, y aura de la saucisse » et tout ça sans se louper sur la réalisation du carpaccio de prépuce dont l’enjeu diagnostique ne lui avait pas échappé.
Et c’est tout transpirant derrière ses lunettes qu’il m’avait bredouillé : « Le chirurgien, il a dit de bien dire à ma chef qu’il fallait pas qu’elle oublie de prescrire du bromure au patient parce que la suture, c’était de la haute couture super fragile et qu’il fallait pas que ça pète. »

Et moi je me suis dit : « Ohhh putain, le pauvre. Ils se sont bien foutus de sa gueule les chirs ! » LA BONNE BLAGUE DE CHIRURGIEN ! Et j’ai répondu en souriant : « Oui, oui, du bromure hahaha, oui bien sûr, j’oublierai pas, va t’allonger un peu avant de rentrer chez toi, tu as bien bossé Jean. Tu veux un jus d’orange ? Ou aller manger un truc en salle de garde, c’est l’amélioré ! »

Vers 19h, Paola, notre infirmière espagnole d’après-midi qui est tellement bombasse que quand elle rentre dans une pièce la température monte de 3 degrés facile et que Penelope Cruz à l’air d’une gentille cousine de province un peu godiche à côté, entreprend de refaire le pansement d’un Branldon maintenant bien réveillé du bloc.
Elle déballe, examine consciencieusement le site opératoire, nettoie délicatement avec des petites compresses, tamponne, essuie… Branldon est apparemment absolument ravi qu’on s’occupe de lui de cette manière tant et si bien qu’effectivement ça commence à tirer un peu sur les fils, un peu beaucoup même et que ça fait mal, de plus en plus mal. Paola tamponne, rince, pshitte de la xylo, redouble d’attention mais rien n’y fait… ça tire de plus en plus !
Paola en réfère donc à Natacha, notre jeune interne de dermatologie, qui fait sa CV dans le couloir. Pleine de bonne volonté, Natacha se penche elle aussi sur le problème. Et voici qu’elles sont maintenant deux à s’affairer autour du euuhhh… problème de Branldon qui, incroyable mais vrai, semble avoir tendance à… prendre de l’ampleur.
A mon arrivée, Paola caresse la main de Branldon lui enjoignant de se calmer rapport aux fils de sutures tendus comme des arcs et Natacha contemple avec effroi les jolies sutures sous tension en faisant dans sa tête des incantations anti-érectiles ! Nous sommes désormais trois filles au pied du totem et vraiment cela semble faire beaucoup pour un garçon émotif !

C’est à ce moment que je repense à cette histoire de bromure : et si c’était vrai ? Et si j’avais complètement déconné en n’écoutant pas l’externe (on n’écoute pas assez les externes).

Je ressors de la chambre convaincue qu’il existe un « protocole bromure post-chirurgical » et qu’il n’est pas encore tout à fait trop tard pour le mettre en place.
Le Vidal : rien.
Le Net : rien.
J’appelle le chir, prête à faire mon méat culpa : il est parti.
Alors je décide d’appeler GrandCHUNordDeParis où je sais qu’il y a un urologue de garde, je tombe sur l’interne d’urologie et lui explique mon histoire de posthectomie / suture / érection / bromure.
Tout en parlant, j’acquiers la conviction que l’interne d’uro est en train de passer le meilleur moment de sa garde. Il appelle son chef en disant bien fort : « Heyyy Jean-Michel. Tu veux pas venir aider une dermatologue qui ne sait pas comment arrêter une érection ? »
Le chef, goguenard, m’explique, non sans avoir fait deux ou trois allusions lourdingues sur « ça déclenche des trucs que ça sait pas arrêter » et « en général, on nous appelle plutôt pour le problème inverse », que « nous ici on n’y connait rien en bites molles, faudrait appeler l’urologie de <insérer ici le nom du service parisien concurrent> »

Et j’ai fait ça moi, j’ai appelé l’autre service de garde et rebelote : posthectomie / suture / érection / bromure.
Et c’est reparti pour la valse des urologues de plus en plus hilares au téléphone dont l’énergie déployée à se foutre ostensiblement de ma gueule était inversement proportionnelle à celle déployée pour s’intéresser à mon problème, se passant joyeusement le téléphone pour me proposer des solutions variées, du « Je peux t’envoyer la photo de ma belle-mère si tu veux, c’est radical pour moi » au « T’as essayé les chants militaires ? », etc…

Bilan : 5 ans plus tard, je ne sais toujours pas quid du bromure en post-posthectomie. En revanche, j’ai acquis ma petite notoriété dans le monde de l’urologie parisienne où je pense que quand la garde est longue, on se murmure encore au coin du feu, en s’éclairant le visage à la lampe de poche, cette histoire de « la dermatologue qui voulait calmer une érection. »

Et pour Branldon ? Ahhh ben, on lui a mis un sac de glaçons, ça a été diablement efficace.

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19 réflexions sur “La peau qui m’habite

  1. protocole alternatif : baisser la lumière, fermer la porte à clef, laisser Branldon avec Paloma ou Natacha (au choix) et des Kleenex(R) stériles, laisser faire Dame Nature. Le problème est résolu en quelques minutes (voire moins).
    Sinon, il y a bien la possiblité d’imposer des quotas d’hommes dans le personnel infirmier. Mais c’est pas trop dans l’air du temps. Non, on préfère torturer et humilier un jeune homme qui n’avait vraiment pas besoin de ça, alors que ce genre de réaction est complètement prévisible.

    • Torturer et humilier ? Mazette !
      Il nous paraissait pourtant clair que ce n’était pas vraiment ce pauvre jeune homme qui était tourné en dérision dans ce billet, lui qui souffrait (sans parler de sa maladie de fond), mais surtout le personnel de dermatologie devant son… impuissance à régler le problème malgré la bonne volonté mise en œuvre, ou les correspondants extérieurs qui semblaient montrer peu d’empathie.

      On se permet aussi quelques mises au point :
      – les infirmières ne sont pas des assistantes sexuelles, ici leur rôle était de faire un pansement, un acte paramédical quoi.
      – la réflexion sur les quotas laisse sous-entendre une vision du monde un peu étriquée, on vous renvoie vers des lectures à propos de sexe biologique, genre et préférences sexuelles (et de discrimination à l’embauche aussi, pourquoi pas).

      Bref, si c’était de l’humour, on n’a pas compris.
      Si ça n’était pas de l’humour, on a encore moins compris.

      • Mon premier paragraphe c’est de l’humour. Grinçant et de goût douteux, certes. Mais loin de moi l’idée de faire faire ce genre de chose à qui que ce soit. Mais l’idée sous-jacente, c’est qu’un homme n’a pas trente-six façons de diminuer une tension sexuelle.

        Torturer et humilier : mettez vous à la place de ce jeune homme qui a dû se sentir terriblement gêné en plus de douleurs occasionnées.

        La réflexion sur les quotas n’avait pas sa place ici et je m’en excuse. Là, j’étais dans le sarcasme plutôt. Inapproprié sans doute, et pas dirigé contre vous. Si je suis aigri, c’est à force de me plonger dans ces lectures sur le sexe, le genre, la biologie, etc, dont vous me conseillez si chaudement la lecture. Lorsque des quotas sont réclamés, c’est en faveur des femmes (chez les PDG, les élus, par exemple) ; alors que la profession infirmière est très majoritairement féminine, un infirmier n’aurait pas déclenché une érection… Que ma vision du monde soit trop étriquée à votre goût, je n’y peux rien.
        Ironie, quand tu nous tiens.

  2. Huhu :)
    Enfin loin de moi l’idée de vouloir minorer la bombassitude des différentes intervenantes autour du cas Branldon, pour avoir moi-même dû subir une chirurgie dans la même zone, j’ai constaté que même avec des infirmières disons fort éloignées de la bombassitude, on peut rencontrer le même problème. Ca a une vie propre ces bêtes-là.

    • En gros tu es en train de demander une preuve de ladite bombassitude ? Tu as raison !

      Sinon j’ai eu très mal (transfert, transfert…) pendant les deux premiers tiers du billet, mais tu m’as laissé absolument hilare ensuite. (et j’ai fini de lire mais je me marre encore comme un âne).

      Continuez de nous écrire des billets comme ça !

    • Mais, mais…on se croit irrésistible et finalement tout ne serait que mécanique des fluides?
      Et quoi d’autre? La maman de Bambi elle est pas partie dans la forêt magique des biches et elle est morte c’est ça? C’est mal de briser les rêves des gens. Très mal.

  3. un pot pour l’anapath, un pour les ARN, un pour les protéines… ça me rappelle quand j’atomise, heu dissèque mes souris.
    A part ça quand on tape « bromure castration chimique » dans google on trouve plein de choses, dont un certain nombre de femmes voulant réduire les ardeurs de leur conjoint à l’insu de leur plein gré.

  4. Du temps où ce produit était encore d’usage, on conseillait aux infirmières de faire une brève application d’éther sur la zone concernée. Même effet que les glaçons. Utile au moment de passer la pratique sur un patient enthousiaste (même involontairement).

    • J’ai essayé l’ether dans un cas de priapisme, ça a fait bien mal au monsieur, mais sans effet.
      L’urologue m’a dit au téléphone d’aller ponctionner à l’aiguille dans les corps caverneux. Ouh ! Sans moi monsieur, sinon je serais urologue

  5. Le vieillard que je suis vous dirait que le vieil adage apocryphe de l’école de Salerne qui dit  » cur erectur homo qui bromum in vino habet ? » ce qui peut aussi se traduire par « quand y-a du bromure dans le pinard, y-a du mou dans la corde à nœuds » mériterait peut être d’être encore enseigné dans les écoles de médecine…
    Pax vobiscum…

  6. Il y a….. 30 ans déjà, un jeune homme de mes proches, opéré d’une plastie du prépuce, était sorti avec  » à toutes fins utiles  » une ordonnance de Valium + DES (oui, diéthylstilboestrol, l’oestrogène des urologues qui s’en servaient surtout pour traiter les K de la prostate métastasés).
    Le DES avait dû être arrêté au bout de quelques jours (1 semaine ? C’est loin ! :-) ) pour cause de mastodynies…

  7. comme je te l’ai dit sur twitter j’ai eu du mal à lire tellement je me marrais
    j’avais pas eu le temps encore de lire ce post (on pourrait dire que je le gardais pour la bonne bouche :-) ) et avant de le lire j’a cherché une contrepéterie dans le titre
    pour les glaçons j’avais trouvé comme quoi les ophtalmos sont plus efficaces que les urologues
    sérieux ta maladie des muquuses elle devait donner des signes sur le conjonctive ou la cornée ? tu me répondras sans doute pas pour ne pas démolir l’anonymat du patient sur une maladie rare (un mouton à 5 pattes en qq sorte :-)
    bonne nuit et merci pour ce post

  8. Le bromure existe, je l’ai rencontré… La seule fois où j’en ai vu prescrire, ce fut par un vieux chef de service d’endocrinologie, un type qui détestait les femmes, et plus encore celles qui étaient un peu velues. Lors de la visite, il ouvrait la porte, toisait deux secondes la nouvelle patiente pétrifiée d’angoisse dans son lit, clamait « Aménorrhée, surpoids, hirsutisme, donnez-lui du Calcibronat », et repartait en claquant la porte, sous les yeux exaspérés de son agrégée et de sa chef de clinique.
    Non seulement ce type était un vieil imbécile, mais je n’ai jamais bien compris à quoi était censé servir le bromure dans ce cas (oui, parce que le Calcibronat, c’est le petit nom du bromure). Je sais juste que ce médicament existe per os, mais qu’il prenait un malin plaisir à leur faire administrer en injections très douloureuses. Pour leur apprendre la vie, probablement….

    Bref… le bromure est extrêmement sédatif, non dénué d’effet secondaires, contrairement à la solution que vous avez trouvée, et pour laquelle je vote des deux mains. Je ne crois pas que dans mon hôpital il y ait de prescription particulière après posthectomie, mais je me renseignerai.

    • Suite et fin : j’ai demandé à un collègue urologue qui m’a confirmé que
      1) rien ne marchait pour supprimer les érections. Même les médicaments qui réfrènent la libido n’entravent en rien les érections nocturnes ;
      2) tout ce qui a été essayé avait des effets secondaires gênants.
      Résultat (je cite) : « il n’y a qu’à faire des sutures solides ».

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