Un brin de Causette

Chère Causette, chère Pauline Marceillac,

Je suis pédiatre, femme, mère, lectrice. Ce mois-ci, comme parfois, j’ai acheté Causette. Parce que j’en aime bien le ton, le contenu, parfois même les partis pris. Mais ce mois-ci, aussi, il y a un article de quatre pages [1] qui traite d’un sujet que je connais bien.

L’oncologie pédiatrique.

C’est dans cette sur-spécialité que j’ai choisi de me former, depuis maintenant quelques années, à l’hôpital et dans un laboratoire de recherche. J’ai bien sûr déjà entendu parler de Mme Delépine.
Le fond des choses, de son approche, de ses points de vue, je les connais. Ce n’est (presque) pas ça qui me gêne. Mais plutôt l’article que vous avez rédigé en regard.

J’entends bien que le milieu médical, et peut-être encore plus celui de la recherche clinique, peuvent paraître obscurs. Je constate malheureusement que vous ne donnez absolument pas au lecteur/à la lectrice les clefs pour mieux Lire la suite

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Est-ce que tu viens pour les vacances ?

Un vendredi soir, aux urgences.

« Allo, je voudrais parler à madame Aude Allajoy. Ah c’est vous ? Bonsoir, je suis l’interne de garde aux urgences de l’hôpital du coin où votre mère a été déposée tout à l’heure. Bonne nouvelle, elle va pouvoir sortir. Mais comme il fait nuit, il faudrait venir la chercher.
– Ah ben oui mais non, c’est pas possible là, demain on part en week-end en Bretagne et la voiture est déjà chargée.
– Je…
– Attendez je vous passe mon mari.
– …
– ALLO !
– Bonsoir, je suis l’interne de garde aux urgences de l’hôpital du coin, l’examen de votre belle-mère est rassurant, elle va pouvoir Lire la suite

Les ricochets

Aujourd’hui, j’ai dit adieu à mon stéthoscope. Il avait 13 ans, c’était mon tout premier. Il a eu une belle vie de stéthoscope.

Puis j’ai dit à mon si gentil patient que non, je n’irai pas boire un verre avec lui. Il a 42 ans, ce n’était pas le premier. Il s’en remettra.

Puis j’ai dit à ma si gentille patiente que oui, les « taches » sur son bassin étaient autant de métastases. Elle a 32 ans, ce n’étaient pas les premières. Elle ne s’en remettra pas.

Puis j’ai dit à mon extraordinaire patiente que oui, la maladie qui a tué son fils était génétique. Il avait 6 ans, c’était le premier. Il n’y aura pas de deuxième ; elle ne remettra pas ça.

Puis j’ai dit à dit à ma patiente sans espoir que oui, le test de grossesse était positif. Elle a 39 ans, c’était enfin le premier. Elle ne s’en remettait pas.

Puis ma patiente pleine d’espoir m’a dit que oui, elle allait signer pour cette nouvelle chimio. Elle a 64 ans, c’est la septième. Elle veut encore croire qu’elle s’en remettra.

En rentrant, je me suis dit que oui, j’avais le droit de me servir un verre de porto. J’ai 33 ans, ce n’est pas le premier. Et je vais m’en remettre un.

« Des gastros et des grippes. »

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Le soleil n’a pas lapiné la lune

Un jour, antan lontan, il y a eu une éclipse de soleil.
Une éclipse partielle, ok, mais visible ici, et un jour sans nuage. Fantastique.
SAUF QUE ce jour-là, je travaillais. J’étais interne à l’APHP, autant dire que j’étais enfermée à l’hôpital entre le lever et le coucher du soleil. Grumf. Frustration.
MAIS il s’avère que ce semestre-là, j’étais en pneu-mo-lo-gie ! Si, c’est une bonne nouvelle, attends : une radiographie s’avère être le matériel le plus efficace pour observer ce phénomène. Ma déception d’être coincée là pile au moment parfait a été largement compensée par la pléthorique disponibilité du meilleur matos. Haha, vengeance.

J’ai fait ce jour-là la visite la plus originale de mon internat. Dans chaque chambre orientée dans le bon sens (c’est-à-dire la moitié), j’ai dégainé une radio et j’ai observé le soleil en faisant déplacer le patient de son lit. « Mais si, venez voir ! C’est mortel ! » Certains étaient enthousiastes, d’autres atterrés par ce manque de sérieux, ou tout simplement pas d’humeur. Les infirmières se sont moqué de moi (bof, j’étais plus à ça près), mais j’étais trop contente de pouvoir profiter du spectacle ET le partager.
J’en garde un excellent souvenir. C’était un jour particulier, je voulais qu’il le soit, et j’ai pu aller jusqu’au bout dans des conditions étonnamment idéales.
Parfois, faut pas grand-chose pour rendre un interne heureux…

Entre mes mains

J’aime bien avoir ritualisé la consultation d’un enfant.
On commence par discuter au bureau, et c’est lui qui m’explique, comme il peut, avant que le parent complète, ou non, l’histoire de la maladie. Je termine toujours par la balance, avant de se rhabiller. Et je ne donne le Dragibus-récompense instauré par mon collaborateur il y a 20 ans, qu’après avoir terminé de faire l’ordonnance et de remplir le carnet (« Attends un peu, je finis de travailler »).
Pendant l’examen il y a des gestes, des phrases, des habitudes, qu’il connait. Lève la tête, ouvre la bouche, tire la langue, fais « beuarrrrgh ! » Je vais regarder ton ventre, oulala j’ai les mains froides. Il me tend ses oreilles même s’il vient pour des boutons, parce que ça fait partie des gestes qu’on fait d’habitude. Je m’exécute. Il s’exécute.

Et au milieu de tout ça, il y a *les ganglions*.
*Les ganglions*, ça se touche. Toucher et se laisser toucher, c’est vraiment un moment particulier. Après avoir regardé les yeux, la bouche, les oreilles, je palpe les ganglions cervicaux. Face à lui, assis sagement, sa tête un peu plus basse que la mienne, je touche en pianotant doucement des doigts, sous sa mâchoire et dans son cou. « Et là ça fait mal ? Et là ? » Alors tout à coup, c’est magique : son corps devient chamallow, son regard traverse le mien, sa bouche esquisse parfois un sourire, sa tête s’abandonne sur mes mains, le temps est suspendu. S’il savait le faire, je pense qu’à ce moment-là, il ronronnerait… Ces chatons-là aussi aiment qu’on leur gratouille le cou.

La palpation des ganglions, cet instant hautement sensuel.

MédeSAINT

16 septembre à l’aube, dans le pays du Bouchonnois, c’est le début de la saison des virus.

« Mais au fond, quelle différence y a-t-il entre le bon et le mauvais médecin ?

– Le mauvais médecin, bon ben c’est le gars qui a un stéthoscope, y voit une amygdale un peu rouge, y balance les antibiotiques. Le bon médecin, c’est un gars, bon ben il a un stéthoscope… euh, y voit une amygdale un peu rouge… bon, y balance les antibiotiques s’il a pas de TDR, mais c’est pas la même chose, c’est un bon médecin.

– C’est assez subtil…

– En fait la différence, c’est que les bons médecins c’était les médecins d’avant. Déjà on était entre couilles, maintenant y a plus que des gonzesses qui veulent pondre. Bon, ben aussi on s’en foutait de dormir la nuit, de faire autre chose de nos week-ends, de participer à la vie du foyer, de voir nos gosses, tous ces trucs de tapettes métrosexuels. Avant, nous les médecins, on était des Saints, oui monsieur, parfaitement ! Les jeunes de maintenant, c’est des feignants, voire des racailles… Nan mais faut leur expliquer aux gens, parce qu’ils font pas la différence après. De toute façon ça c’est des questions à la con. »

Toute ressemblance avec des propos réellement tenus dans la presse par de vrais élus serait un peu inquiétante, heureusement ici personne ne mange de ce pain-là. Personne, de droite comme de gauche, n’oserait sérieusement renvoyer dos à dos les jeunes et les vieux, empilant les clichés de part et d’autres, fantasmant une nouvelle generation vénale, inconsciente des réalités socio-économiques, et une ancienne, disponible 24 heures sur 24, 365 jours par an. Soyez rassurés, les médecins d’aujourd’hui ne sachant pas séparer vie professionnelle et vie personnelle divorcent et se suicident toujours. Tout ceci n’a rien à voir, absolument rien, avec d’éventuels projets de mesures coercitives visant les médecins libéraux, et qui seraient dans les cartons depuis de nombreuses années. Gagner sa vie en soignant des gens, ce n’est pas sale. Avoir une famille à côté et prendre des vacances de temps de temps, non plus.

Episode I : Un nouvel espoir

(Je sais, normalement, c’est l’épisode IV, mais avant c’était le I. Bref …)

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En septembre 2013, je m’étais joint à un collectif de médecins blogueurs dans le cadre de l’opération #PrivésDeMG. Nous avions publié un billet « teasing » personnel quelques jours avant sur nos blogs respectifs.
Voici le billet que j’avais écrit pour l’occasion :

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« C’est une époque de guerre civile. À bord de blogs médicaux opérant à partir d’un serveur caché, les Rebelles médecins blogueurs ont failli remporter l’année dernière leur première victoire sur l’abominable ministère de la santé.

Au cours de la bataille, les Rebelles ont réussi à exposer leurs propositions à la ministre Marisol Touraine, contrecarrant ainsi des réformes assez puissantes pour annihiler un système de santé tout entier.

Malheureusement, leurs efforts furent vains. De toutes parts, on entend des voix s’élever contre des pratiques d’un autre temps, contre des solutions financières saugrenues, contre un système de formation aberrant (chez Docteurmilie ou chez Docteur Gécé). Malgré tout cela, certains persistent, signent et s’installent (des filles et des mecs) !

Bientôt, la population se retrouve privée de médecins généralistes. »

Tous les blogueurs que je viens de citer (et bien d’autres) ont ceci en commun qu’ils m’aident chaque jour, par leurs réflexions, leurs billets, leurs tweets, à continuer à exercer mon métier de médecin généraliste avec application et amour. Aujourd’hui, je viens apporter ma petite pierre avec ce blog.

Parce que dans pas si longtemps, dans un pays d’une galaxie toute proche où des déserts en tout genre gagnent du terrain, il y a de grandes chances, si nous ne faisons rien, que l’on se retrouve un jour #PrivésDeMG.