Venez comme vous êtes (mais sans votre utérus)

Premier jour de stage, laïus du patron aux internes, l’une de nous est en surnombre pour grossesse :
« Bon, les filles, j’espère que personne ne compte tomber enceinte ce semestre ! »

Je suis PH. Comme chaque année depuis cinq ans, je demande à ma chef de service, l’autorisation UNE fois dans l’année de décaler la visite du mardi de 9h00 à 9h30 pour pouvoir accompagner mes enfants le jour de leur rentrée des classes :
« Euuuh… Oui, oui, si vous y tenez. Mais je ne comprends pas bien pourquoi, ce n’est pas le genre de choses dont votre mari, ou vos parents, pourraient s’occuper ? »
(Ils pourraient oui. J’ai juste envie de le faire moi en fait)

À propos d’une copine CCA en congé maternité :
« Faudrait qu’on profite de son arrêt pour la faire avancer sur l’article là. Elle sera sûrement contente en plus, souvent elles s’ennuient pendant cette période et n’osent pas le dire.

La cadre sage-femme à l’équipe alors que deux d’entre nous sont enceintes :
« Non mais vous savez si ça ne tenait qu’à moi je n’embaucherais que des hommes et puis voilà. »

L’infirmier anesthésiste au bloc, s’adressant à moi (externe) :
« T’as beau être la plus jeune t’as du en voir des kilomètres de bites toi ! »

Ma PUPH qui m’appelle juste après mon accouchement :
« Et surtout pense à Lire la suite

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Sur la route de Médecine

J’ai 3 ans et quand je serai grand je serai éboueur ! Le matin des poubelles, je dévale les escaliers en slip et, en attendant que mon chocolat chauffe, je grimpe sur la chaise et me poste à la fenêtre de la cuisine en attendant le passage du camion. Quand enfin il arrive je salue vivement mes copains les éboueurs, des grands Noirs qui me rendent mon coucou avec un grand sourire de dents toutes blanches.
Maman n’ose pas décourager ma vocation. Au supermarché, je grimpe sur le côté du caddie et à chaque stop elle m’indique quoi prendre. Bon, parfois elle râle un peu quand même, quand je balance sans ménagement un truc un peu fragile, mais depuis quand doit-on déposer précautionneusement un sac poubelle dans une benne ? Le caddie/camion repart ensuite au son de mes « tut tut » et mes « vrouuuum ! »

J’ai 3 ans et je veux être « dame de piscine » ou alors « monsieur de manège ». J’hésite : « dame de piscine » assouvirait parfaitement mon désir d’être utile à la société (à l’époque où les casiers automatiques n’existaient pas, on aurait été bien embêtés sans les dames de piscine pour retrouver nos affaires sèches après la baignade) tout en comblant mon goût déjà prononcé pour l’ordre et l’organisation (porte-habits numérotés, correspondant à des bracelets numérotés, rangés dans l’ordre de leur numération… rien que d’en reparler j’en ai des frissons). « Monsieur de manège » me permettrait de Lire la suite

Est-ce que tu viens pour les vacances ?

Un vendredi soir, aux urgences.

« Allo, je voudrais parler à madame Aude Allajoy. Ah c’est vous ? Bonsoir, je suis l’interne de garde aux urgences de l’hôpital du coin où votre mère a été déposée tout à l’heure. Bonne nouvelle, elle va pouvoir sortir. Mais comme il fait nuit, il faudrait venir la chercher.
– Ah ben oui mais non, c’est pas possible là, demain on part en week-end en Bretagne et la voiture est déjà chargée.
– Je…
– Attendez je vous passe mon mari.
– …
– ALLO !
– Bonsoir, je suis l’interne de garde aux urgences de l’hôpital du coin, l’examen de votre belle-mère est rassurant, elle va pouvoir Lire la suite

Tu fais quoi dans la vie ?

« Tu fais quoi dans la vie ?
– Je suis pédiatre.
– Ah, tu bosses dans un cabinet ?
– Non, à l’hôpital [j’élude souvent la partie thèse de science et laboratoire de recherche pour ne pas perdre complètement mon interlocuteur dans les méandres de mon bac + beaucoup]
– Ah, et tu fais quoi exactement alors ?
– De l’oncologie pédiatrique [tentative de noyade de poisson avec un terme compliqué]
– De la quoi ?
– De la cancérologie. Avec des enfants. Des enfants qui ont un cancer [attention silence gêné dans 4, 3, 2, 1…]
– …
– …
– Pfiou, je sais pas comment tu fais. Je serais incapable de Lire la suite

De la poudre aux yeux (2ème partie) : héroïne d’un jour

Résumé de l’épisode précédent :

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Jeudi 29 novembre 2001, Marne-La-Vallée, Seine-et-Marne.

17H51 : A Disneyland Paris®©™, la parade lumineuse s’apprête à démarrer et Kevina, dans son uniforme de Cast member, s’emmerde ferme dans l’arrière-boutique du « Disney Magic Shopping Dreams of Princess®©™. »

17H52 : C’est décidé : en janvier, elle essaiera de passer le casting du Loft 2, avec sa grande gueule sa personnalité et ses gros seins son charisme, ils la prendront, c’est sûr. Elle s’arrachera de son job de vendeuse d’oreilles de Mickey®©™ et de sa téci pourrie de banlieue pourrie.

17H53 : En rangeant un paquet d’harmonicas « Rox et Rouky », elle trouve un sachet bizarre contenant de la poudre blanche avec « dessicant » marqué dessus.

17H54 : « Ma parole c’est grave relou ce job. » Kevina a trop le seum.

17H55 : Jessifer et Kassandrine, ses deux collègues Disney®©™, arrivent, les bras chargés de minis aspirateurs « Cendrillon ». Kevina, qui se fait définitivement chier et qui tient à travailler son sens du spectacle pour préparer le casting, ouvre le sachet et leur balance de la poudre blanche dessus en criant : « C’est de l’anthramsque, je suis une terroriste, vous allez crever, bande de bâtardes !!! MDR !! Alla ouaquebar chais pas quoi lol !! ». Les deux autres dindes copines, hilares, en remplissent les harmonicas et soufflent dedans à pleins poumons. De la poudre blanche se répand un peu partout sur l’air mélodieux d’« It’s A Small World. »

17H57 : Mlle Mangin, responsable de la boutique « Disney Magic Shopping Dreams of Princess®©™ » alertée par le bruit et les gloussements, manque de s’étouffer avec son foulard « La Petite Sirène », lorsqu’elle trouve Kevina et ses deux comparses dans la réserve, couvertes de poudre blanche.

17H58 : Elle se rappelle mot pour mot le discours du responsable de la sécurité lors de la réunion « Prévention du risque terroriste » à laquelle elle a assisté il y a 3 semaines : « Si une attaque a lieu en France, le parc Disneyland Paris®©™ sera une cible de premier ordre en raison de sa fréquentation touristique et du symbole de l’Amérique qu’il représente. Il est demandé à chaque employé de Lire la suite

De la poudre aux yeux

On était en novembre 2001, souvenez-vous, l’Occident se réveillait groggy du 11 septembre et vivait désormais la peur au ventre. Les gens regardaient les informations, ils avaient peur. Ils prenaient le métro, ils avaient peur. Ils prenaient l’avion, ils avaient peur. Ils regardaient Loft Story, ils avaient peur (mais là, on comprend pourquoi). Tout le temps et de tout, ils avaient peur.

Moi et ma faculté légendaire à être au bon endroit au mauvais moment, on débutait un semestre d’internat dans un service réputé de Maladies Infectieuses et Tropicales à Paris.
C’était une moyennement chouette idée parce que la peur du moment, c’était la guerre bactériologique. Et justement ce service, mon service, ainsi que son jumeau de l’autre côté de la Seine, avaient été désignés pour être référents en cas d’épidémie de peste bubonique ou autre joyeuseté terroriste. Du coup, quand je suis arrivée en stage on m’a demandé dans cet ordre là : « Comment tu t’appelles ? » « T’es en quel semestre ? » et « T’es vaccinée contre la variole ? ». Tout de suite ça m’a super rassurée !

D’autant que depuis quelques semaines, on avait vu apparaitre aux Etats-Unis des cas d’infection à anthrax, une infection bactérienne oubliée (c’est aussi un groupe de hard métalleux des années 80, je les croyais oubliés eux aussi -Dieu merci- jusqu’à ce que Totomathon m’affirme qu’il allait toujours les voir en concert). Des gens avaient été contaminés après avoir reçu des enveloppes suspectes remplies d’une poudre blanche. Il y avait même eu des morts.

Et la France, dont la propension à suivre l’Amérique dans ses pires travers ne se dément jamais, n’avait pas tardé à Lire la suite

Le soleil n’a pas lapiné la lune

Un jour, antan lontan, il y a eu une éclipse de soleil.
Une éclipse partielle, ok, mais visible ici, et un jour sans nuage. Fantastique.
SAUF QUE ce jour-là, je travaillais. J’étais interne à l’APHP, autant dire que j’étais enfermée à l’hôpital entre le lever et le coucher du soleil. Grumf. Frustration.
MAIS il s’avère que ce semestre-là, j’étais en pneu-mo-lo-gie ! Si, c’est une bonne nouvelle, attends : une radiographie s’avère être le matériel le plus efficace pour observer ce phénomène. Ma déception d’être coincée là pile au moment parfait a été largement compensée par la pléthorique disponibilité du meilleur matos. Haha, vengeance.

J’ai fait ce jour-là la visite la plus originale de mon internat. Dans chaque chambre orientée dans le bon sens (c’est-à-dire la moitié), j’ai dégainé une radio et j’ai observé le soleil en faisant déplacer le patient de son lit. « Mais si, venez voir ! C’est mortel ! » Certains étaient enthousiastes, d’autres atterrés par ce manque de sérieux, ou tout simplement pas d’humeur. Les infirmières se sont moqué de moi (bof, j’étais plus à ça près), mais j’étais trop contente de pouvoir profiter du spectacle ET le partager.
J’en garde un excellent souvenir. C’était un jour particulier, je voulais qu’il le soit, et j’ai pu aller jusqu’au bout dans des conditions étonnamment idéales.
Parfois, faut pas grand-chose pour rendre un interne heureux…

La mort en face

Quand j’étais en P2, flottant gaiement dans ma blouse taille 5, j’ai vu mon premier mort. Il était dans la 3ème chambre à gauche. La porte était ouverte quand j’étais passée le matin. Il s’appelait Monsieur F. Je ne sais plus de quoi il est mort, je me souviens que la veille, j’avais vu chez lui ma première dyspnée de Kussmaul. J’ai appris que c’est grave une dyspnée de Kussmaul, et qu’en médecine, les gens meurent (en fait, je l’avais déjà vu à la télévision, dans « Urgences », que les gens pouvaient mourir… mais ce n’est quand même pas pareil en vrai).

Quand j’étais en D2, flottant gaiement dans mon pantalon toujours taille 5 du SAMU, j’ai vu mon premier mort défenestré. Je revois la cour de l’immeuble en brique et la compagne de cet homme. Elle criait : « C’est de ma faute, c’est de ma faute ! » Il l’avait menacé de sauter si elle appelait la police, elle avait appelé la police, il avait sauté. J’ai compris que lors d’un décès, c’est surtout de l’entourage dont il est urgent de s’occuper. Ce que l’on n’a pas fait, car appelés sur une autre intervention, mais je me console en me disant qu’un médecin comme Armance a pu finalement Lire la suite

Venez comme vous êtes

Lundi matin, tu n’as pas eu besoin de me dire que tu venais me voir pour une grosse déprime ce jour-là. C’était la première fois que je te voyais sans ton impeccable maquillage.

Lundi soir, comme à chaque fois que je te déshabille, je retrouve dans ton gilet et ton corsage les vestiges du petit-déjeuner et du repas du midi de ta maison de retraite.

Mercredi matin, tu m’amènes ton fils à 10h30 parce qu’il a toussé toute la nuit. Il est en pyjama, et toi aussi.

Jeudi matin, je sais que je vais avoir du retard, car tu as comme toujours huit couches de vêtements à enlever : trois pulls, une chemise, deux T-Shirts, un sous-pull et un maillot de corps (mais jamais les mêmes). Tu prétends que ton précédent médecin arrivait à écouter à travers.

Jeudi après-midi, comme depuis sept ans que je te suis, tu portes ce slip que je n’ai jamais connu blanc et qui tient désormais avec une épingle à nourrice. Il doit te porter bonheur, tu es toujours en rémission.

Samedi matin, tu te présentes voilée avec tes deux enfants pour les faire vacciner.

Lundi matin, tu portes une jolie écharpe avec des boules de fourrures. Lundi soir, je rentre chez moi avec une jolie écharpe avec des boules de fourrures. Tu en avais acheté trois : une pour toi, une pour ta fille, et une pour ton docteur.

Mardi matin, à la visite, tu vas mieux et tu aimerais Lire la suite

BUSE (Brevet Universel de Séméiologie Élémentaire)

Les stagiaires de 3ème sont rentrés chez eux pour fêter Noël. Mais le sachiez-tu, l’hôpital aussi accueille des stagiaires : des stagiaires de 2ème.
Fraîchement émoulus des affres du concours de première année, les étudiants en médecine classés en rang utile accèdent à l’étape suivante et deviennent des « P2 ». Nombre d’entre eux, et dans une certaine mesure votre serviteur en son temps, considèrent traditionnellement cette année comme plus ou moins sabbatique ; lourd sera le parpaing de la réalité des examens de physiologie respiratoire du premier trimestre sur la tartelette aux fraises de leurs illusions.
En revanche, avec un enthousiasme un peu plus consensuel, la 2ème année de médecine est l’occasion de Lire la suite

Ça plane pour moi

21H00 : La famille et quelques invités nous accompagnent à l’aéroport, on m’embrasse, on me souhaite bon voyage, je ne sais pas encore où je pars, je me suis mariée hier, ma vie est merveilleuse.

21H15 : Enregistrement les yeux bandés (oui, j’ai épousé Frédéric Lopez…)

22H00 : Je découvre ma destination : la Réunion. J’ai un immense sourire, le rose aux joues, des fleurs encore dans les cheveux, le cerveau noyé d’endorphines… Tout le monde me trouve bien mignonne (et bien crucruche aussi j’imagine, mais bon). J’en oublierais presque que j’ai très peur en avion.

22H30 : On embarque, main dans la main, je décide de ne pas prendre le Xanax® prévu afin de rester en pleine possession de mes moyens en cas de crash aérien.

22H41 : Savez-vous que personne n’écoute les consignes de sécurité ? Tout le monde me remerciera quand il s’agira de gonfler les canots et d’allumer la loupiote du gilet de sauvetage au moment de l’amerrissage d’urgence.

22H45 : Je pose beaucoup de questions à l’hôtesse sur les modalités exactes de gonflement des canots de sauvetage.

22H46 : L’hôtesse me demande sèchement de Lire la suite

Prison Break

Semestre chez le praticien, le « prat » (rien à voir avec lui). C’est le début de notre relation, on commence à peine à se connaître, à s’apprivoiser. Personnellement, j’ai déjà compris que ce prat-là, il est pas du genre à s’emmerder d’explications. C’est le p’tit père tranquille qui attend sa retraite, pas un foudre de guerre à la recherche de la course à l’acte. Il a passé l’âge. Cela dit il est plutôt sympathique, voire un peu boute-en-train à l’occasion.

A 11 heures ce matin-là, la gendarmerie appelle pour l’examen d’un gardé à vue.

En pratique, quand quelqu’un est placé en garde à vue, un médecin vient l’examiner pour Lire la suite

Culture et déconfiture

2ème semestre d’internat. Ce soir-là, je suis de garde aux urgences avec Chef Bizarre.
Chef Bizarre, je ne l’aime pas trop.
Déjà, il est bizarre (je ne parle pas seulement de son look… euh… atypique).
Et puis il parle tout le temps, mais tout le temps ! Il peut parler de n’importe quel sujet, de préférence le plus hermétique possible, ce qui fait qu’au final, il parle tout seul.

Il aime travailler de nuit (ou alors il a besoin d’argent), il est très souvent de garde.
Tel le Basilic de la Chambre des Secrets, il hante les murs de Poudlard l’hôpital depuis Dieu seul sait quand, avec une démarche à la fois chaloupée et dynamique, et ce quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Il peut se mettre en « on/off » à la demande, c’est ce genre de personne capable de démarrer une phrase, s’endormir au beau milieu, et la finir un quart d’heure après quand il se réveille en sursaut.

En revanche, ses prises en charge sont parfois hasardeuses. Enfin, il est bon dans ce qu’il sait faire, mais quand il ne connaît pas trop, il « laisse les internes  Lire la suite