Ma fiche, ma bataille

La sixième année de médecine se termine par un concours, à mon époque ça s’appelait encore le concours de l’internat, maintenant ça s’appelle l’ECN (no comment hein).

C’est un concours, il ne s’agit pas d’être bonne, il s’agit d’être meilleure !
Pour réussir j’avais mis au point une méthode dont j’étais assez fière (étudiants qui passez par là arrêtez vous, c’est une méthode incroyable) :
…..– ne faire aucune impasse,
…..– être béton sur toutes les questions classiques, parce que si ça tombe ça ne pardonne pas,
…..– être béton sur toutes les questions pas classiques, parce que si ça tombe c’est le jackpot !
Héhé, vous avez vu comme j’étais rusée ?

Et pour y arriver j’avais un truc (étudiants qui passez par là…) : travailler, tout le temps, beaucoup, plus que les autres, et puis tout le temps aussi (oui je sais je l’ai déjà dit).
Cette année-là j’ai donc failli devenir folle, folle de travail, de stress… C’est presque impossible à décrire. Je vais quand même essayer en vous racontant un truc. Un truc de ma folie de D4.

La colonne vertébrale de ma méthode de travail c’était mes fiches : un item = une fiche. Mes fiches c’était un peu la perfection qui se serait réincarnée en fiche : y avait tout, sur tout, écrit au stylo turquoise et fuchsia avec du stabilo de toutes les couleurs partout ! Avec mes moyens mnémotechniques improbables (l’infect petit NaKOsCa a mis du sucre dans son estomac mais l’insuffisance surrénale de ce cochon là a fait rebond et glaucome cataracte) et même des fiches de la fiche ! Chaque fiche représentait des heures de travail, créée en 4ème année puis perfectionnée, enrichie au fil des mois à coup de post-it et autres collages pour ne jamais refaire la fiche. Parce que j’ai une mémoire visuelle. C’était ça mon vrai truc, ne jamais changer de support d’apprentissage pour que la fiche parfaite 100 fois relue se décalque de ma rétine dans ma mémoire.

Un soir, on devait être à 3 mois du concours, je rentrais de la fac en voiture, j’avais passé la journée à réviser TOUTE l’ophtalmologie et je rêvassais à un feu rouge en pensant à la chouette soirée que j’allais passer à faire des QCM, ou alors des cas cliniques, ou alors les deux !
Ma vitre passager a explosé, un parpaing a traversé l’habitacle, un mec en cagoule a plongé sur le siège à côté de moi et s’est enfui dans la cité pas radieuse du coin avec mon sac…
Un instant j’ai cru que j’étais défigurée par les éclats de verre (mais en fait non), un instant j’ai cru que les gens autour allaient venir voir si tout allait bien (mais en fait non), et l’instant d’après j’ai cru que j’allais mourir parce que j’ai pensé que dans mon sac y avait mes fiches d’ophtalmo… TOUTES !

Je suis rentrée dans une boulangerie, on m’a prêté un téléphone, j’ai appelé mon copain. Et puis j’ai appelé mon propre numéro de portable dans l’espoir fou de parler à mon voleur. J’ai laissé un message sur mon répondeur comme une bouteille à la mer : « Bonjour, je suis la fille du sac, je ne connais pas votre vie, je ne vous juge pas… dans ce sac… blablabla… des fiches, blablabla… snif… concours… snif… blablabla… rendez-les moi s’il vous plaît, je me fous du reste. Je vous remercie d’avance, je ne doute pas que vous ayez un cœur ».
Folle…

Une heure plus tard, la solidarité familiale (qui est un des murs les plus solides sur lequel j’ai pu m’appuyer tout au long de ma vie) s’était mise en marche comme une machine de guerre : mon père posait un verrou de fortune sur la porte de mon appart (rapport au vol de mes clés avec l’adresse qui va bien à côté), ma mère faisait opposition sur le chéquier, la CB, le portable… et mon chéri séchait mes larmes dans la salle d’attente du commissariat.

Et une heure encore plus tard, il y avait une fille au milieu d’une cité qui fouillait les buissons, et les poubelles, et les halls des immeubles, avec une lampe de poche à la recherche de ses fiches d’ophtalmo… Et qui a fini par se laisser convaincre d’aller se coucher et s’est endormie de guerre lasse en pleurant un schéma sur la diplopie, persuadée qu’un mec en cagoule venait de lui voler son avenir…

Le lendemain, il m’a appelé, le mec en cagoule ou son pote ou un autre, il avait « trouvé » mon sac (étrangement sans le téléphone ni la CB…), il voulait bien me le rendre… contre 1000 Francs 150€ ! (no comment on a dit)
Là, j’ai pensé répondre un truc comme : « Putain d’enfoiré, t’es vraiment un connard pour penser que je vais y croire à ton histoire de sac « trouvé », je marche pas dans tes magouilles, tu peux crever je te donnerai pas un centime ». Mais à la place j’ai dit : « Est-ce que dans le sac y a un truc qui ressemblerait à des fiches ? ». Il a dit oui, j’ai dit d’accord.
Il a dit : « RDV à minuit en haut de la tour de l’usine désaffectée », et là quand même, dans mon cerveau embrouillé de larmes, une petite voix m’a dit que ça ne paraissait pas être une très bonne idée. J’ai bredouillé, que minuit, ça ne m’arrangeait pas, j’aurais préféré midi, j’aurais préféré ailleurs. Il a dit non. J’ai parlé, négocié, gagné des minutes et j’ai finalement obtenu « 20h sur le parking de l’hôpital ». Et j’ai dit oui.
Folle…

Un instant j’ai pensé que j’allais prévenir la police, qu’ils viendraient le coincer parce que voler des sacs à mains et faire chanter des étudiantes en médecine avec des fiches d’ophtalmo c’était très moche et probablement passible de plein de trucs. Après je me suis dit que le mec dirait qu’il venait juste me rendre mon sac et que c’était sûrement passible de rien du tout. J’ai aussi pensé qu’il avait mon nom, mes clés, et aussi mon adresse… et je suis tombée d’accord avec moi-même sur le fait que l’idée de la police c’était une fausse bonne idée.

Alors à 20h je l’ai attendu sur le parking en serrant dans ma poche mon mois entier de salaire d’externe. La machine de guerre familiale fidèle au poste : mes parents en embuscade dans une voiture avec Poupy le labrador, mon mec dans une autre avec… un lance pierre.
Il est venu, il m’a tendu le sac. Elles étaient toutes là, mes fiches, j’ai donné l’argent et je crois bien que j’ai même dit « merci beaucoup ».
Folle…

La suite était prévisible, il a rappelé parce qu’il avait aussi retrouvé ma carte grise, et puis mon permis… Et là je lui ai dit d’aller se faire foutre.
Après il a rappelé… 20 fois… parce qu’il se masturbait sur la photo de ma carte d’étudiante… Et là j’ai changé de numéro.
Et ma vie anormale a repris son cours normal.

J’ai passé l’internat, j’ai réussi l’internat, et puis j’ai déménagé parce que je ne pouvais plus vivre avec la peur qu’il m’attende quand je rentrais tard le soir.

Évidemment, cette année-là, il n’y a eu aucun sujet d’ophtalmo au concours.

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9 réflexions sur “Ma fiche, ma bataille

  1. Pingback: Ludochand | Pearltrees

  2. Pingback: Sur la route de Médecine | 2 Garçons, 1 Fille : 3 Sensibilités

  3. #TuSaisQueTuAsPasséL’InternatOuLesECNQuand…. en lisant ce superbe billet, la partie qui me fait le plus frissonner d’horreur, c’est la perte de la TOTALITE des fiches d’une matière, devant le pervers dégueu qui se masturbe sur ta carte…
    (j’en suis pas fière)

  4. Mais comment c’est possible ?
    Je veux dire… comment n’as-tu pas cherché à faire un plan pour le dépecer, poncer ses membres, lui arracher les ongles, mettre le feu à son nombril rempli d’essence ?
    Du genre pendant qu’il essayait de négocier ta carte grise, lui donner le dernier RDV de sa vie ?
    Je ne comprends pas.

  5. Ça me fait penser à moi en P1… Très très fort…
    Bon, il ne m’est pas arrivé un truc de dingue comme ça… Mais j’imagine très bien que j’aurais pu réagir comme toi…
    Heureusement que je voulais devenir généraliste, et que l’ECN pour tous n’existait pas encore (et oui, moi aussi je suis d’un autre temps!) car je crois que j’y aurais laissé ma santé mentale…

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