En attendant le troisième mi-ton

Aujourd’hui, je voulais vous parler d’une note. D’une seule putain de note. D’un demi-ton, même.

En ce moment, ça ne vous a pas échappé, c’est le tournoi des VI Nations : L’Angleterre, l’Ecosse, la France, l’Irlande, l’Italie et le Pays de Galles se demandent tous les ans qui c’est qu’a la plus grosse (… capacité à marquer des essais et des drops).

Avant chaque match, les hymnes nationaux sont joués. J’aime bien ce moment. Pas pour le côté : « Ouais, c’est nous les plus forts, on va trop vous éclater les sales étrangers en face ! », mais parce que ça fait comme un générique de début, ça met dans l’ambiance.

L’hymne de l’Ecosse, c’est « Flower of Scotland ». Bon, en fait c’est même pas l’hymne officiel de l’Ecosse, qui officiellement n’en a aucun. D’ailleurs, avant 1990, c’est le « God Save The Queen » anglais qui était joué avant chaque match de l’Ecosse. The irony.

C’est cette chanson folklorique composée en 1967 par le groupe THE CORRIES qui a été choisie par vox populi comme hymne officieux (avec « Scotland The Brave »). Les paroles du début sont les suivantes :
O Flower of Scotland
When will we see
Your like again,
That fought and died for
Your wee bit hill and glen,
And stood against him
Proud Edward’s Army
And sent him homeward
Tae think again.

Comme vous pouvez le voir, en termes d’amour de la Reine Mère, on se situerait plus du côté des SEX PISTOLS.

Le chanteur Roy Williamson s’accompagne d’un bouzouki irlandais, instrument à 4 doubles cordes dont le jeu peut s’apparenter (de loin) à celui de la guitare. La mélodie chantée est ici en mi majeur. Je vous la retranscris ci-dessous :
Flower of Scotland original

C’est donc avant le match Ecosse-Angleterre du tournoi des V Nations 1990 qu’il fut joué pour la première fois en tant qu’« hymne ». Les joueurs chantent alors également le troisième couplet de la chanson :
Those days are past now
And in the past they must remain
But we can still rise now,
And be the Nation again
That stood against him
Proud Edward’s army
And sent him homeward
Tae think again.

Bien évidemment, le chant ne pouvait pas ne pas être accompagné des Great Highland Bagpipes, les grandes cornemuses écossaises.
Seulement voilà, c’est bien joli de faire entrer dans la danse des instruments traditionnels, mais il y a des contraintes.

La première, c’est que la cornemuse ne peut jouer qu’un nombre limité de notes, qui sont les suivantes :
cornemuse

ET C’EST TOUT !

Donc déjà, la chanson originale, on va la chanter un demi-ton en dessous, c’est à dire en mi bémol majeur, ça ne change pas grand-chose à la notation à vrai dire, sauf qu’à la place des quatre dièses, on met trois bémols à la clé :
Flower of Scotland mi bémol

Ça, à la limite, c’est pas tellement grave. Par contre, les plus observateurs et les moins endormis d’entre vous se demandent déjà : « Mais… ? Mais comment la cornemuse va faire pour jouer l’antépénultième note, ce ré bémol de la fin ? ».

Et bien voilà. C’est la deuxième contrainte qui découle directement de la première : ON NE PEUT PAS LE JOUER !

Et c’est là que je voulais en venir. Parce que ce ré bémol emprunté qui n’a l’air de rien, ou plutôt qui a l’air du vilain petit canard sur cette portée vierge d’altération, bref ce ré bémol, c’est un nuage qui passe et qui obscurcit le ciel froid, c’est le froncement de sourcil de l’écossais qui te demande si tu es bien sûr de ne pas vouloir y réfléchir à deux fois avant de revenir l’envahir. Ce n’est pas pour rien qu’il est placé sur le « think » de « tae think again. »

Donc puisque la cornemuse ne peut pas le jouer, elle va faire à la place un ré bécarre classique, une fausse note, quoi, tranquille.
Du coup, la mélodie finit sur une cadence parfaite tout ce qu’il y a de plus plate, fini le nuage, fini le froncement de sourcil.

Heureusement, depuis le tournoi des VI Nations 2008 et le match Ecosse-France, à chaque match à domicile de l’Ecosse, le deuxième couplet est toujours chanté a cappella par le public du stade (à mon avis, ils se sont rendu compte que c’était moche). En plus du frisson et du sentiment d’unité que ça procure, on l’entend, le froncement de sourcil.
Ecoutez bien cet avant-match Ecosse-Irlande du Tournoi 2011, et vous entendrez la différence avec / sans cornemuse.

Et demain, si vous tendez bien l’oreille et si les écossais chantent bien, vous devriez aussi l’entendre. Le ré bémol vous dira merci.

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3 réflexions sur “En attendant le troisième mi-ton

  1. J’ai écouté attentivement les chants sur les deux videos, et si le ré bemol s’entend très bien sur la version d’origine des Corries, j’avoue que même en tendant l’oreille je ne l’ai pas entendu dans le couplet a capella…. Cela dit, c’est une tentation de le chanter comme ça (avec un ré bécarre) pour finir en mode majeur qui fait bien « fin de chanson », surtout quand la cornemuse l’a joué comme ça juste avant ^^

    En tout cas, splendide article de culture musicale, thanks!!!!

    • Oui, en réécoutant je me suis dit la même chose, mais en fait je pense qu’il s’agit d’une sorte de « persistance cochléaire », parce que si tu réécoutes à partir du milieu de la video (c’est à dire que la partie a capella), c’est beaucoup plus flagrant !
      Merci pour ce commentaire venu de la plus celtique des villes américaines ^^

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